XLIII
suffît plus pour apaiser les colères, et l’on parla ouvertement du supplicede ce mécréant.
» J’habitais une maison à demi écartée, au faubourg de San-Antonio.Je m’étais lié avec un jeune homme de mes voisins, qui n’avait paslardé à s’absenter, mais dont je continuais à visiter la mère. Cette dame,née en Pensylvanie , longtemps habitante de l’Ohio, était dévouée àl’Union et à la cause de la liberté. Elle conçut le projet de faire évaderAnderson, et je fus assez heureux pour l’assister dans cette entreprise,qui fut couronnée de succès.
» Un généreux citoyen se chargea de voir le prisonnier et de luiremettre un billet portant, en quelques mots, les premières instructionsnécessaires pour sa fuite. Il se rendit au camp, réussit à causer avec unofficier dans la tente duquel était Anderson, et, par une ruse dontl’insuccès lui eût coûté la vie ou tout au moins la liberté, il déposa dansla main du prisonnier la boulette de papier qui contenait le message.
» A partir de cet instant, nous attendîmes Anderson toutes les nuits.Il devait se rendre chez la mère du jeune X., dont il connaissait lademeure; et moi, je m’étais chargé des apprêts du voyage. Je tenais dansle préau deux chevaux, qui semblaient étonnés de se trouver renferméschaque soir. Ma fenêtre n’était close qu’en apparence, retenue seulementpar un gros livre mis sur le châssis. Le 22 (octobre 1861), je m’étaiscouché de bonne heure, comme à l’ordinaire, et je sommeillais, quandle pesant volume tombe sur le plancher; un bras décidé a poussé lafenêtre du dehors au dedans, et une voix de femme, voix aussi fermemais un peu plus brève que de coutume, jette ces mots dans la chambre :« Il est là et désire partir sur-le-champ. »
» Je fus debout et habillé en soixante secondes; je sortis dans lejardin. Anderson cherchait ma main dans l’obscurité. Il la serra avec uneeffusion qui ne s’exprime pas, agité de ce sentiment de satisfactionsecrète que devait éprouver Latude , lorsqu’il passait sous son déguise-ment les portes du château de Vincennes. La femme généreuse et répu-blicaine dont ceci était l’œuvre, enveloppée dans un gros châle, blottieauprès du tronc massif d’un chêne vert aussi vieux que le monde, prêtaitl’oreille à la mélodie grave du vent.
» Les pieds du gentleman étaient en plaies, déchirés par les ronces etles buissons. Anderson, après s’être dérobé, à la nuit tombante, auxregards des sentinelles, avait passé plusieurs heures dans la rivière duSalado, caché dans l’eau jusqu’au cou. De là il avait entendu battre lagénérale; il ne doutait pas que sa fuite ne fût connue, et que la poursuitene fût déjà commencée de tous côtés. Il s’était perdu parmi ces collines