XLIV
et ces vallées sans chemins, qui se ressemblent toutes, qui se succèdentindéfiniment.
» La soirée avançait; les moments étaient comptés. Il fallait s’occuperdes apprêts du départ; seller un cheval sans bruit, sans lumière; luidonner une ample ration de maïs sur l’épi, qui sera sa dernière; pourvoirle fugitif des objets nécessaires à un voyage équestre de trois cents lieues,dont les cent premières doivent se faire de nuit : une carte, chargéed’annotations manuscrites; une boussole; un bout de bougie et des allu-mettes; un revolver, de la poudre, des capsules et des balles; une cein-ture avec douze cents francs en or; une gourde d’eau fraîche; six joursde biscuit; calculer l’itinéraire de la nuit. Au lieu de prendre la secondesur un cadran éclairé au gaz, tâter l’heure avec les doigts sur les aiguillesde la montre. Onze heures et vingt minutes. A cheval, et Dieu vousprotège !
» Au moment de monter en selle, Anderson me confia quelquespapiers d’affaires. Il me remit aussi la dernière lettre officielle qu’il avaitreçue des autorités scissionnaires.
» Faute d’une seconde selle, je sautai à cru sur l’autre cheval, que jeconduisais, comme les rancheros, au moyen d’une corde tournée auxnaseaux. Nous prîmes le chemin du gué d’Espada, situé très bas sur larivière. Une pluie douce et continue détrempait le terrain; la nuit étaitd’une obscurité favorable. Nous gagnâmes sans encombre le passagedésiré. Nous nous serrâmes les mains : « God bless you b furent lesdernières paroles que nous échangeâmes.
b J’entendis un instant le poney d’Anderson qui galopait avec bruitdans la boue; puis le son devint faible et se perdit. Le proscrit que jequittais était lancé dans un espace presque sans limites, une prairie deplusieurs centaines de lieues, sans autre guide que sa boussole, sansautre compagnon que son cheval; forcé de fuir les Indiens de ce galoprapide que nous appelons « galop pour sa vie »; obligé de redouter lesblancs. Il allait marcher la nuit et se cacher le jour, n’osant faire du feupour sécher ses membres, de peur que la lumière ou la fumée ne lefissent découvrir; dormant à peine de crainte d’être surpris ; trouvantsur son chemin de grands fleuves, où son salut dépendrait de la force etdu courage de son cheval. Quel isolement dans la vaste étendue de lanature! Quelle résolution, quelle confiance dans ses forces,quelle énergiede caractère dans l’homme qui affronte une pareille situation ! Pour moi,en admirant son courage, je repris au petit trot le chemin de ma demeure,où je rentrai longtemps avant le jour.
» Dès le lendemain de l’évasion, la ville était pleine de rumeurs. Une