LIV —
il a bien garde de s’attrister réellement, ce qui pourrait lui ôter un peude son appétit dont il a besoin pour bien dîner. L’homme des prairieséprouve une joie cordiale de vos succès; le civilisé vous félicite et vouspresse les mains, en enrageant de jalousie. L’homme des prairies,quand il vous donne quelque chose, va au-devant de vous dans l’instantoù vous avez besoin de son aide; le civilisé accorde en rechignant, sansblesser, mais sans faire plaisir. Il rend service en traînant, quelquefoisavec ostentation et largesse, mais en choisissant son heure, non la vôtre— tellement que le plaisir de recevoir et celui de donner n’y sont pas.Il y a quelque chose de glacial dans l’air des villes. Des voisins seregardent tous les jours et font semblant de ne s’être jamais vus. Onentend faire sa propre critique à travers la cloison, et quand on se ren-contre on fait belle mine. On n’a pas le moyen de porter de la soie, et ondit que le jaconas est plus frais. On ménage son cheval, parce qu’on luiménage la nourriture, et l’on dit qu’on a peur des accidents. »
Il s’étonnait surtout de voir la population de la Nouvelle-Orléans simal vêtue, a Dans la prairie, disait-il, j’ai vu des sauvages, mais pas uneguenille. »
Ses sympathies le portèrent naturellement à se mettre bientôt enrapport avec les hommes de couleur, et surtout avec ceux que leurintelligence et leur position sociale désignaient comme le mieux à mêmede réaliser rapidement et le plus convenablement l’affranchissement deleur race. Ces noirs d’élite faisaient paraître, trois fois par semaine, unpetit journal rédigé en français et intitulé l’Union.
Houzeau se lia d’amitié avec ses principaux rédacteurs et dès le moisde mai il y collabora (1). « J’aimais, écrivait-il plus tard (2), à me trouverparmi ces parias de la société esclavagiste. Pendant qu’un préjugéinexorable défendait au blanc d’avoir aucun rapport social avec le noirou l’homme de couleur, je me plaisais à serrer la main de ces proscrits :c’était ma protestation. » Peu à peu, ses relations avec l’Uniondevinrent de plus en plus étroites et, de simple contributeur qu’il étaitau début, il en arriva à prendre une grande part à l’administration dujournal.
Bientôt après l’Union vit s’agrandir son format, et Houzeau y intro-duisit une partie anglaise, à laquelle, déjà à ce moment, il se préoc-cupait de donner plus tard une importance plus grande qu’à la partiefrançaise.