Molitre.
27
Le M. Quoi! Chevalier, est-ce que tu pretends soutenir cettepiece ?
D. Oui, je pretends la soutenir.
Le M. Parbleu! je la garantis dätestable.
D. La caution n’est pas bourgeoise. Mais, marquis, par quelleraison, de grace, cette comedie est-elle ce que tu dis?
Le M. Pourquoi eile est detestable?
D. Oui.
Le M. Elle est detestable, parcequ’elle est c^etestable.
D. Apres cela il n’y a plus rien ä dire; voilä son proces fait.Mais encore, instruis-nous, et nous dis les defauts qui y sont.
Le M. Que sais-je, moi? Je ne me suis pas seulement donne lapeine de l’ecouter. Mais enfin je sais bien que je n’ai jamais rien vude si mechant, Dieu me sauve! et Dorilas, contre qui j’etais, a ete demon avis.
D. L’autorite est belle, et te voilä bien appuye!
Le M. II ne faut que voir les continuels eclats de rire que leparterre y fait. Je ne veux point d’autre chose pour temoigner qu’ellene vaut rien.
I). Tu es donc, marquis, de ces messieurs du bei air qui neveulent pas que le parterre ait- du sens commun, et qui seraient fächesd’avoir ri avec lui, füt-ce de la meilleure chose du monde? Je visl’autre jour sur le theätre un de nos amis qui se rendit ridicule par lä.II äcouta toute la piece avec un serieux le plus sornbre du monde; ettout ce qui egayait les autres ridait son front. A tous les eclats derisee, il haussait les epaules, et regardait le parterre en pitie; et quel-quefois aussi, le regardant avec depit, il lui disait tout haut: Bis donc,‘parterre, ris donc. Ce lut une seconde comedie que le chagrin denotre ami: il la donna en galant homme ä toute 1‘assemblee, et cliacundemeura d’accord qu’on ne pouvait pas mieux jouer qu’ilfit. Apprends,marquis, je te prie, et les autres aussi, que le bon sens n’a point deplace determinee ä la comedie; que la difference du demi-louis d’or etde la piece de quinze sous ne fait rien du tout au bon gout; que deboutou assis on peut donner un mauvais jugement; et qu’enfin, ä le prendreen general, je me fierais assez ä l’approbation du parterre, par la raisonqu’entre ceux qui le composent il y en a plusieurs qui sont capables dejuger d’une piece selon les regles, et que les autres en jugent par labonne fagon d’en juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et den’avoir ni prevention aveugle, ni complaisance affectee, ni delicatesseridicule.
Le M. Te voilä donc, Chevalier, le defenseur du parterre! Par-bleu! je m’en rejouis, et je ne manquerai pas de l’avertir que tu es deses amis. Hai, hai, hai, hai, hai, hai.
D. Ris tant que tu voudras. Je suis pour le bon sens, et nesaurais souffrir les ebullitions de cerveau de nos marquis de Mascarille.