Moliere.
35
U. J’ai remarque une chose de ces messieurs-lä; c’est que ceuxqui parlcnt le plus des regles, et qui les savent mieux que les autres,font des comedies que personne ne troüve belles.
D. Et c’est ce qui marque, madame, comme on doit s’arreterpeu a leurs disputes embarrassees. Car enfin, si les pieces qui sontselon les regles ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne soientpas selon les regles, il faudrait, de necessite, que les regles eussent etemal faites. Moquons-nous donc de cette cliicane oii ils veulent assu-jettir le gout du public, et ne consultons dans une comedie que l’effetqu’elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux choses quinous prennent par les entraiües, et ne cherchons point de raisonne-ments pour nous empecher d’avoir du plaisir.
U. Pour moi, quand je vois une comedie, je regarde seulementsi les choses me touchent; et, lorsque je m’y suis bien divertie, je nevais point demander si j’ai eu tort, et si les regles d’Aristote medefendaient de rire.
D. C’est justement comme un homme qui aurait trouve unesauce excellente, et qui voudrait examiner si eile est bonne, sur lespreceptes du Cuisinier frangais.
U. II est vrai; et j’admire les raffinements de certaines gens surdes choses que nous devons sentir nous-memes.
D. Vous avez raison, madame, de les trouver etranges, tous cesraffinements mysterieux. Car enfin, s’ils ont lieu, nous voilä reduitsä ne nous plus croire, nos propres sens seront esclaves en touteschoses; et, jusqu’au manger et au boire, nous n’oserons plus trouverrien de bon sans le conge de messieurs les experts.
L. Enfin, monsieur, toute votre raison, c’est que l’Ecole desFemmes a plu; et vous ne vous souciez point qu’elle ne soit pas dansles regles, pourvu ....
D. Tont beau, monsieur Lysidas; je ne vous accorde pas cela.Je dis bien que le grand art est de plaire, et que, cette comedie ayantplu ä ceux pour qui eile est faite, je trouve que c’est assez pour eile,et qu’elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, je soutiensqu’elle ne peche contre aucune des regles dont vous parlez: je les ailues, Dieu merci, autant qu’un autre; et je ferais voir aisement quepeut-etre n’avons-nous point de piece au tlieätre plus reguliere quecelle-Ia.
E. Courage, monsieur Lysidas! nous sommes perdns si vous reculez.
L. Quoi! monsieur, la protase, l’epitase, et la peripetie .. .
D. Ah! monsieur Lysidas, vous nous assommez avec vos grandsmots. Ne paraissez point si savant, de grace; humanisez votre dis-cours, et parlez pour etre entendu. Pensez-vous qu’un nom grec donneplus de poids ä vos raisons? Et ne trouveriez-vous pas qu’il füt aussibeau de dire l’exposition du sujet, que la protase; le noeud, que l’epi-tase; et le denouement, que la p6rip£tie?
3