Montesquieu.
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Colbert: je le connaissais beaucoup ce monsieur Colbert; il etait demes amis, il me faisait toujours payer de mes pensions avant qui quece füt; le bei ordre qu’il y avait dans les finances! Tout le monde etaitä son aise; mais aujou'rd’hui je suis ruine. Monsieur, dit pour lors unecclesiastique, vous parlez lä du temps le plus miraculeux de notreinvincible monarque: y a-t-il rien de si grand que ce qu’il faisait alorspour detruire l’heresie? Et comptez-vous pour rien l’abolition des duels ?dit d’un air content un autre homme qui n’avait point encore parle.La remarque est judicieuse, me dit quelqu’un äl’oreille: cet homme estcharme de l’edit, et il l’observe si bien qu’il y a six mois qu’il regut centcoups de bäton, pour ne le pas violer.
Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des choses quepar un retour secret que nous faisons sur nous-memes. Je ne suis passurpris que lesNegres peignent le diable d’une blancheur eblouissante,et leurs dieux noirs comme du charbon; et qu’enfin tous les idolätresaient represente leurs dieux avec une figure humaine, et leur aient faitpart de toutes leurs incliuations. On a dit fort bien que si les trianglesfaisaient un dieu, ils lui donneraient trois cötes.
Mon eher Usbek, quand je vois des hommes qui rampent sur uhatome, c’est-a-dire la terre, qui n’est qu’un point de l’univers, se pro-poser directement pour modeles de la providence, je ne sais commentaccorder tant d’extravagance avec tant de petitesse.
A Paris le 14. de la lune de Saphar. 1714.
Rica ä Rhedi.
Je te parlai l’autre jour de l’inconstance prodigieuse des Frangaissur leurs modes. Cependant il est inconcevable a quel point ils en sontentetes ; c’est la regle avec laquelle ils jugent de tout ce qui se faitchez les autres nations; ils y rappellent tout; ce qui est etranger leurparait toujours ridicule. Je t’avoue que je ne saurais guere ajustercette fureur pour leurs coutumes avec l’inconstance avec laquelle ilsen cha,ngent tous les jours.
Quand je te dis qu’ils meprisent tout ce qui est etranger, je ne teparle que des bagatelles: car, sur les choses importantes, ils semblents’etre niefies d’eux-memes, jusqu’ä se degrader. Ils avouent de boncoeur que les autres peuples sont plus sages, pourvu qu’on conviennequ’ils sont mieux vetus. Ils veulent bien s’assujetir aux lois d’unenation rivale, pourvu que les perruquiers frangais decident en legis—lateurs sur la forme des perruques etrangeres. Rien ne leur parait sibeau que de voir le gout de leurs cuisiniers regner du septentrion aumidi, et les ordonnances de leurs coiffeuses portees dans toutes lestoilettes de l’Europe.
Avec oes nobles avantages, que leur importe que le bon sens leur