Voltaire.
127
des affaires au conseiller Piper, qui fut bientot son premier ministresans en avoir le nom. Peu de jours apres il le fit comte, ce qui estune qualite eminente en Suede, et non un vain titre qu’on puisseprendre sans consequenoe comme en France»
Les premiers temps de l’administration du roi ne donnerent. pointde lui des idees favorables; il parut qu’il avait ete plus impatient quedigne de regner. Il n’avait a la verite aucune passion dangereuse;mais on ne voyait dans sa conduite que des emportements de jeunesse,et de l’opiniätrete; il paraissait inapplique et hautain; les ambassa-deurs qni etaient ä sa cour le prirent meine ponr un genie mediocre,, et le peignirent tel a leurs maitres. La Suede avait de lui la meme| opinion: personne ne. connaissait son caractere; il l’ignorait lui-meme,! lorsque des orages formds tout a, coup dans le nord donnerent a sestalents Caches occasion de se deployer.
1 Trois puissants princes, voulant se prevaloir de son extreme
jeunesse, conspirerent sa ruine presque en meme temps. Le premierfut Frederic IV., roi de Danemarck, son cousin; le second, Auguste,electeur de Saxe, roi de Pologne; Pierre le Grand, czar de Moscovie,etait le troisieme, et le plus dangereux.
Les bruits de leurs preparatifs consternaient la Suede, etalarmaient le conseil. Les grands generaux etaient morts; on avaitj raison de tout craindre sous un jeune roi qui n’avait encore donnd de‘ lui que de mauvaises impressions. Il n’assistait presque jamais dansle conseil que pour croiser les jambes sur la table; distrait, indifferent,il n’avait paru prendre part a rien.
Le conseil delibera en sa presence sur le danger oü l’on etait:quelques conseillers proposaient de detourner la tempete par des nego-ciations; tout d’un coup le jeune prince se leve avec l’air de gravite etd’assurance d’un komme superieur qui a pris son parti: „Messieurs,dit-il, j’ai resolu de ne jamais faire une guerre injuste, mais de n’enfinir une legitime que par la perte de mes ennemis. Ma resolution estprise; j’irai attaquer le premier qui se declarera; et quand je l’auraivaincu, j’espere faire quelque peur aux autres.“ Ces paroles etonnerenttous ces vieux conseillers; ils se regarderent sans oser repondre. Enfin,etonnes d’avoir un tel roi, -et honteux d’esperer moins que lui, ils re-gurent avec admiration ses ordres pour la guerre.
On fut bien plus surpris encore quand on le vit renoncer tout d’unj coup aux amusements les plus innocents de la jeunesse. Du momentj qu’il se prepara ä la guerre il commenga une vie toute nouvelle, dont; il ne s’est jamais depuis ecarte un seul moment. Plein de l’idee; d’Alexandre et de Cesar, il se pxoposa d’imiter tout de ces deux con-querants, hors leurs vices. Il ne connut plus ni magnificence, ni jeux,ni delassements; il reduisit sa table a, la frugalite la plus grande. Ilavait aime le faste dans les habits; il ne fut vetu depuis que comme unsimple soldat. On 1’avait soupgonne d’avoir eu une passion pour une