Rousseau.
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de laquelle il a un joli salon qu’il appeliß avec raison Bellevue. Jecommen^ais alors d’herboriser un pen. En montant et regardant parmiles buissons, je pousse un cri de joie: Ah! voilä de la pervenche! etc’en etait en effet. Du Peyrou s’aper^ut du transport, mais il enignorait la cause; il l’apprendra, je l’espere, lorsqu’un jour il lira ceci.Le lecteur peut juger par l’impression d’un si petit objet de celle quem’ont faite tous ceux qui se rapportent h la meme epoque.
Cependant l’air de la Campagne ne me rendit point ma premieresante. J’etais languissant; je le devins davantage. Je ne pus supporterle lait, il fallut le quitter. C’etait alors la mode de l’eau pour toutremede; je me mis a l’eau, et si peu discretement qu’elle faillit meguerir, non de mes maux, mais de la vie. Tous les matins en me levantj’allais ä la fontaine avec un grand gobelet, et j’en buvais successive-ment, en me promenant, la valeur de deux bouteilles. Je quittai toutä fait le vin ä mes repas. L’eau que je buvais etait un peu crue etdifficile ä passer, comme sont la plupart des eaux de montagnes. Bref,je fis si bien qu’en moins de deux mois je me detruisis totalement l’es-tomac, que j’avais eu tres bon jusqu’alors. Ne digerant plus, je com-pris qu’il ne fallait plus esperer de guerir. Dans ce meme temps ilm’arriva un accident aussi singulier par lui-meme que par ses suites,qui ne finiront qu’avec moi.
Un matin que je n’etais pas plus mal qu’a l’ordinaire, en dressantune petite table sur son pied, je sentis dans tout mon corps une revo-lution subite et presque inconcevable. Je ne saurais mieux la'comparerqu’ä une espece de tempete qui s’eleva dans mon sang et gagna dansl’instant tous mes membres. Mes arteres se mirent ä battre d’une sigrande force, que non seulement je sentais leur battement, mais que jeI’entendais meme, et surtout celui des carotides. Un grand bruitd’oreilles se joignit ä cela, et ce bruit etait triple ou plutot quadruple,savoir, un bourdonnement grave et sourd, un murmure plus clair commed’une eau courante, un sifflement tres aigu, et le battement que je viensde dire, dont je pouvais aisement compter les coups sans me tater lepouls ni toucher mon corps de mes mains. Ce bruit interne etait sigrand qu’il m’öta la finesse d’ou'ie que j’avais auparavant, et me rendit,non tout h fait sourd, mais dur d’oreille, comme je le suis depuis cetemps-lä.
On peut juger de ma surprise et de mon effroi. Je me crus mort;je me mis au lit; le medecin fut appele; je lui eontai mon cas en fr6-missant et le jugeant sans remede. Je crois qu’il en pensa de meme,mais il fit son metier. Il m’enfila de longs raisonnements oü je necompris rien du tout; puis en consequence de sa sublime theorie, ilcommenca in anima vili 1 la eure experimentale qu’il lui plut de tenter.Elle etait si penible, si degoutante, et opdrait si peu, que je m’enlassai
1 Bei dem sinnlichen Theile des Menschen.