196
XIX. Jahrhundert.
pretexte de combattre de vieilles erreurs, d’absurdes superstitions etde dangereux fanatiques.
„Soyez donc, lui disait-elle, genereux et modere apres la victoive.Que pouvez-vous craindre a present de tels adversaires? Les fanati-ques sout a terre; ils ne peuvent plus nuire, leur regne est passe.“„Vous etes dans l’erreur, repondit avec fougue Voltaire: c’est un feucouvert et non eteint. Ces fanatiques, ces tartufes sont des cbiensenrages; on les a museles, mais ils conservent leurs dents; ils nemordent plus, il est vrai, mais, ä la premiere occasion, si on ne leurarrache pas ces dents, vous verrez s’ils sauront mordre.“
Le feu de la colere eclatait dans ses yeux, -et'la passion qui l’ani-mait lui faisait perdre alors cette decence, cette mesure dans les ex-pressions, que prescrivent la raison comme le bon gout, et dont il semontrait si habituellement le plus inimitable modele.
Le desir de voir cet homme extraordinaire avait attire chez inamere cinquante ou soixante personnes qui faisaient foule dans sonsalon, s’entassaient sur plusieurs rangs pres de son lit, allongeant lecou, se levant sur la pointe de leurs pieds, et qui, sans faire le moindrebruit, pretaient une oreille attentive ä tout ce qui sortait de la bouchede Voltaire, tant ils etaient avides de saisir la moindre de ses paroleset le plus leger mouvement de sa physionomie. La, je vis ä quel pointla prevention et l’entliousiasme, meine parini la classe la plus eclairee,ressemblent ä la superstition et s’approchent du ridicule. Ma mere,questionnöe par Voltaire sur les details de l’etat de sa sante, lui ditque sa souffrance la plus douloureuse etait la destruction de sonestomac et la difficulte de trouver un aliment quelconque qu’il pütsupporter.
Voltaire la plaignit, et, cherchant a la consoler, il lui racontaqu’il s’etait vu, pendant pres d’une annee, dans la meme langueur qu’oncroyait incurable, et que cependant un moyen bien simple l’avait gueri;il consistait ä ne prendre pour toute nourriture que des jaunes d’oeufsdelayes avec de la farine de pomme de terre et de l’eau.
Certes il ne pouvait etre question de saillies ingenieuses nid’eclairs d’esprit dans un tel sujet d’entretien, et pourtant a peineavait-il prononce ces derniers mots de jaunes d’oeufs et de farine depomme de terre, qu’un de mes voisins, tres connu il est vrai par sonexcessive disposition ä l’engouement et par la mediocrite de son esprit,fixa sur moi son oeil ardent, et, me pressant vivement le bras, me ditavec un cri d’admiration: Quel homme! quel homme! pas un mot sansun trait!
Vous rirez de cette absurdite qui semble passer la vraisemblance,et cependant, pour vous convaincre qu’elle n’est pas rare, observez,dans tout pays, dans tout temps, la multitude empressee qui viententourer non seulement le siege d’un homme de genie, ou le tröne d’ungrand roi, mais la chaire d’un predicateur energumene, le fauteuil