Barante.
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Jean Jacques Rousseau.
Si, parmi les ecrivains illustres de ce siede, il en est un qui aiteu une inüuence particuliere, et qui ne se soit pas asservi ä suivre lemouvement commun, c’est sans doute Rousseau qui a obtenu cet hon-neur. Forme dans le malheur et dans la solitude, nourri de longuesmeditations et de chagrins secrets, il est, k ce qu’il semble, de tous leslitterateurs contemporains celui qui porte le plus un caractere distinctet natif. Tandis que les autres recevaient toutes les influences de lasociete, participaient aux moeurs et aux opinions repandues dans lepublic, s’efforgaient de lui plaire en se conformant ä son esprit, Rous-seau ressentait tous ces effets d’une autre maniere. Leur action s’exer-gait sur lui comme un poids qui l’oppressait sans l’entrainer. Sontalent, au milieu de telles circonstances, en eontracta quelque chose deplus individuel, et consequemment de plus profond et de plus persuasif.Aussi sa gloire a-t-elle ete plus grande et plus flatteuse. Les autressont parvenus ä plaire, Rousseau a excitd l’enthousiasme; et ce quihonore ä la fois l’ecrivain et ses admirateurs, c’est qu’un tel succes estdu en partie ä des opinions plus nobles, ä un langage rempli de plusde force, d’enthousiasme et d’emotion. La philosophie, dans la bouchede Rousseau, retrouva les armes dont on voulait alors la depouiller,l’eloquence et le sentiment.
Mais, il faut en convenir, cette philosophie renfermait mille germesdangereux. Peut-etre a-t-elle ete plus nuisible que celle des autresecrivains. Sans famille, sans amis, sans patrie, errant de pays en pays,de condition en condition, opprime par tout l’ensemble d’un monde oüil n’etait pour rien, Rousseau congut un esprit de revolte, une fierteinterieure qui s’exalterent jusqu’au delire. La vanite des autres auteursdtait tout extdrieure. La sienne, qui pendant longtemps, n’avait reguaucune jouissance venant du dehors, s’etait refugiee au plus profondde son ame, pour y troubler son bonheur et ne lui donner jamais dereläche. Rien ne le pouvait satisfaire; sans bienveillance pour leshommes, tout ce qui venait d’eux ne pouvait l’adoucir; il etait de cesesprits dont l’orgueil est tellement insatiable, qu’au besoin ils s’in-digneraient d’etre hommes, s’imaginant que la nature leur doit plusqu’aux autres. Tout dans la societe blesse de tels caracteres; ils nesavent se soumettre ä rien, pas meine ä la force des choses. La n£-cessite non seulement les afBige, mais les humilie.
C’est dans une disposition pareille que Rousseau a puis6 sontalent, ses opinions et ses fautes; c’est pour avoir vecu etranger aumilieu de la societe, nous dirons meme de l’humanite, que, tout enressentant avec enthousiasme l’amour de la vertu et de la justice, touten voulant y exciter les autres, il a 6branl6 ce qui sert de base k lavertu et a la justice, le sentiment du devoir. G’est lä, ä ce qu’il nousparait, le vice de sa philosophie. Isole parmi le monde, il n’avait