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Anhang.
jamais senti les devoirs que comme une cliaine, il avait toujours trouveqne son propre mouvement le portait par delä la place qui lui etaitassignee; il n’avait pu voir, malheureux qu’il etait, que le devoir, loind’etre une barriere aux sentiments de l’homme, est au contraire leurapplication bien dirig^e.
Il en est, ä cet egard, comme pour toutes les prerogatives dontl’homme semble avoir ete doue par la nature. Afin de pouvoir vivreen societe, il en sacrifie une portion, pour que la tranquille jouissancede l’autre portion lui soit assure. Il avait droit a la possession de laterre entiere, mais chacun pouvait combattre l’exercice de ce droit.Alors il s’est resigne ä en posseder une faible part, oü personne nepüt venir le troubler. De meme ses affections pouvaient embrassertous les objets de la nature; mais eiles n’auraient rien de fixe ni d’as-sure. La societü, en donnant ä l’homme des liens de famille et depatrie, des moeurs, des lois, a restreint ses affections; mais aussi eileles protege, et dispose tont, autour d’elles, afin qu’elles puissent avoirun libre cours. Retenues dans le juste et dans l’honnete, elles neblessent personne, et nulnedoitles attaquer. Par un retour necessaire,si l’on vient, au contraire, ä porter ses sentiments hors des limitesimposees par la societe, eile se venge d’autant plus cruellement qu’elleest mieux reglee. Elle tourmente sans cesse ceux qui ont enfreintl’ordre general, et leur fait sentir de mille manieres qu’ils ont rompul'equilibre etabli. Alors ils s’ecrient contre les devoirs imposes par lasociete; ils les accusent d’etouffer les sentiments naturels, et ne s’aper-goivent pas que les devoirs ne sont autre chose que des sentimentspermis et consacres.
Pour Rousseau, jamais 1’accomplissement du devoir n’avait ete lasource d’aucune jouissance; il n’avait pu y trouver l’emploi d’une ameardente et sensible. Toujours il s’etait rencontre dans une positionfausse, oü ses sentiments dtaient deplaces; aussi accusa-t-il de sesmalheurs les institutions humaines. Au fond de son coeur, il les accu-sait sans doute aussi de ses fautes; et il nourrissait ainsi un sentimentd’aigreur et d’hostilite contre la societe, oü> son caractere et les cir-constances l’avaient empeche de prendre une place convenable.
Il voulut donc faire marcher Thomme a la vertu, non par respectpour les devoirs, mais par un eian libre et passionne; il voulut qu’il ensuivit la route avec orgueil et independance. Une teile route est malsüre; il en est peu qui ne s’y egarent. Rousseau nous a donne sa vieen exemple. Elle fut remplie d’erreurs et de fautes; et nul n’aprofessela vertu avec plus de chaleur et d’enthousiasme. Quand une fois onn’a pas soumis sa conduite aux regles prescrites, c’est en vain quel’imagination est enflammee de zele pour tout ce qui est noble et hon-nete, on n’est pas plus vertueux. C’est une chose particuHere auxtemps civilises que ces caracteres nourris d’illusions, qui, en s’isolantdes circonstances reelles, vivent dans les sentiments les plus sublimes.