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Je sautai dans un batelet, une femme se mit à rameravec vigueur, et la traversée se fit en moins de dixminutes.
Nous aboi’dons, et l’aspect de cette délicieuse soli-tude, fermée par un lac, de ce site magique, me jettedans un ravissement que je n’essayerai pas mêmed’indiquer, et me donnent le secret de ces pages sisenties, si inspirées, si parfumées de naturalisme etde tendres regrets de la cinquième Rêverie du pro-meneur solitaire. — Lecture douce et navrante toutà la fois, oii la tristesse et le ressouvenir sont expri-més avec un accent qui charme et qui émeut.
Je congédie ma batelière en lui disant que je compteséjourner dans l’île, et je gravis, avec une sorte derecueillement extatique et quasi religieux, une alléelarge, douce et bien ombragée, montant à travers laforêt, et que bien des pas profanes ont dû fouler depuisl’année 1765.
Je n’ai pour tout bagage qu’un bâton, un léger pa-quet contenant une chemise, — pardon, milady, dece détail réaliste qui vous fait rougir, — un albumbarbouillé de notes et l’édition des Confessions publiéepar Charpentier , enrichie de l’excellente préface deGeorge Sand . Je m’arrête pour savourer goutte àgoutte mes sensations ; je m’accroupis sur la mousse,dans le fourré ou garrulent les merles ; je rêve à ladestinée étrange de ce Rousseau, philosophe, musi-cien, botaniste, homme indépendant par caractère,par tempérament, par éducation, esclave par néces-sité, par fatalité ; tantôt se plongeant dans le sein pro-tecteur de la nature, qu’il comprenait, qu’il sentait siadmirablement, tantôt vivant au milieu du monde fri-
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