DE VILLERS-COTTERETS A LA FRONTIÈRE. 57
Une autre fois encore, dos soldats entouraient la dili-gence, un gendarme demandait les passe-ports, on enten-dait le bruit des chaînes d’un pont-levis, un réverbèreéclairait des tas de boulets au pied d’un gros mur noir,la gueule d’un canon touchait la voiture; nous étions àRocroy . Ce nom m’a tout à fait réveillé. Quoique cela nepuisse pas s’appeler voir Rocroy , j’ai eu un certain plaisirà songer que je venais de traverser, dans la même journéeet à si peu d’heures de distance, ces deux lieux héroïques,Rocroy et Sedan. Turenne est né à Sedan , on pourraitdire que Condé est né à Rocroy .
Cependant les deux gros êtres mes voisins causaiententre eux et se racontaient l’un à l’autre, comme dans lesexpositions des pièces mal faites, des choses qu’ils savaientfort bien tous les deux : — Qu ils rimaient point passé àRocroy depuis i818. Vingt-deux ans! — que M. Crochard,le secrétaire de la sous-préfecture, était leur ami intime ;— que, comme il était minuit, il devait être couché, ce bonM. Crochard, etc. La dame assaisonnait ces intéressantesrévélations de locutions bizarres qui lui étaient familières ;ainsi elle.disait : Égoïste comme un vieux lièvre; la fortunedu pauvre, au lieu de la fortune du pot. Le monstrueuxbonhomme, son mari, faisait de son côté des calembourscomme celui-ci : On dit que c’est un lieu commun (commeun), moi, je dis que c’est un lieu comme trois, ou des pro-verbes travestis comme celui-là: Vends-ta-femme-et-riaie-point-d’oreilles. Puis il riait avec bonté.
La voiture était repartie, mes deux voisins causaientencore. — Je faisais beaucoup d’efïorts pour ne pasentendre leur conversation, et je tâchais d’écouter lesgrelots des chevaux, le bruit des roues sur le pavé et desmoyeux sur les essieux, le grincement des écrous et desvis, le frémissement sonore des vitres, lorsque tout à coupun ravissant carillon est venu à mon secours, un carillonfin, léger, cristallin, fantastique, aérien, qui a éclaté brus-quement dans cette nuit noire, nous annonçant la Belgique ,cette terre des étincelantes sonneries, et prodiguant sansfin, son badinage moqueur, ironique et spirituel, commes’il reprochait à mes deux lourds voisins leur stupidebavardage.