II i
on voit frissonner les voiles; les colombes volent autourde l’église; le fleuve miroite, le ciel pâlit; un rayon desoleil horizontal empourpre au loin la poussière sur laroute ducale de Rudeslieim à Biberich et fait étinceler derapides calèches qui semblent fuir dans un nuage d’orportées par quatre étoiles. Les laveuses du Rhin étendentleur toile sur les buissons, les laveuses de la Nahe battentleur linge, vont et viennent, jambes nues et les piedsmouillés, sur des radeaux formés de troncs de sapinsamarrés au bord de l’eau, et rient de quelque touristequi dessine l’Ehrenfels. La Tour des Rats, présente et.debout au milieu de cette joie, fume dans l’ombre desmontagnes.
Le soleil se couche, le soir vient, la nuit tombe, les toitsde la ville ne font plus qu’un seul toit, les monts semassent en un seul tas de ténèbres où s’enfonce et se perdla grande clarté blanche du Rhin . Des brumes de crêpemontent lentement de l’horizon au zénith; le petit damp-schiff de Mayence à Bingen vient prendre sa place de nuitle long du quai, vis-à-vis de l’hôtel Victoria; les laveuses,leurs paquets sur la tète, s’en retournent chez elles parles chemins creux; les bruits s’éteignent, les voix setaisent; une dernière lueur rose, qui ressemble au refletde l’autre monde sur le visage blême d’un mourant, coloreencore quelque temps, au faîte de son rocher, l’Ehrenfels,pâle, décrépit et décharné. — Puis elle s’efface, — etalors il semble que la tour de Hatto, presque inaperçuedeux heures auparavant, grandit tout à coup et s’emparedu paysage. Sa fumée, qui était sombre pendant que lejour rayonnait, rougit maintenant peu à peu aux réver-bérations de la forge, et, comme l’âme d’un méchant quise venge, devient lumineuse à mesure que le ciel devientnoir.
J’étais, il y a quelques jours, sur la plate-forme duKlopp, et, pendant que toute cette rêverie s’accomplissaitautour de moi, j’avais laissé mon esprit aller je ne saisoù, quand une petite croisée s’est subitement ouvertesur un toit au-dessous de mes pieds, une chandelle abrillé, une jeune fille s’est accoudée à la fenêtre, et j’aientendu une voix claire, fraîche, pure, — la voix de la