( 45 )
de la vallé de Trümletenthal. De-là, nos regards s’élançaient jusqu’à la cime delà Jungfrau qui s’élevait encore à 6,600 pieds au-dessus de nos têtes (1). Ses formes gigantesques , sousle manteau de glace qui les couvre éternellement, s’offraient à nous dans tout leurs dévelop-pemens et dans tout leur grandiose. Cependant, les nuages qui flottaient autour de sesflancs, nous dérobaient quelques-uns de ses vastes contours ; mais sa tête nous apparaissaitau-dessus des nues , comme celle d’un colosse voyageant au milieu des airs. Le bruitqu’en ce moment produisaient les avalanches dans leur chute; ce bruit qui ne ressemble àaucun autre, auquel nulle créature vivante ne répond , qui laisse T écho muet dans les anfrac-tuosités des montagnes (2) ; ce bruit seul, interrompait le silence profond qui régnait en ceslieux et rendait encore plus imposant et. plus terrible , l’aspect des géans des Alpes amon-celés devant nous. Ce calme dans les régions où la nature expirante est comme enveloppéed'un vaste linceul , ajoute à l’impression de terreur que font ces cimes inabordables (3),ces squelettes décharnés et cette livrée des hivers éternels , étendue comme le voile de ïoublisur le théâtre des plus anciennes révolutions du globe (4).
Cependant de sombres nuages grossissaient à l’horizon et nous avertissaient de la néces-sité de poursuivre notre route et d’arriver promptement au gîte ; les pâtres nous engageaientà partir. « L’orage approche, nous disaient-ils ; une nuit affreuse se prépare pour nous. Au« milieu de nos troupeaux les rassurant de nos voix et de notre présence, nous resterons« exposés à toutes les fureurs de la tempête. Si nous cherchions un abri dans nos chalets,« nos chèvres, nos vaches épouvantées s’échapperaient en désordre et se précépiteraient
« dans les abîmes; partez, hâtez vos pas. ». Mais la voix des vieux bergers n’arrivait
déjà plus à notre oreille , car d’un pas rapide, nous nous étions avancés par un sentier assezrude jusqu’à l’Itramer-Alp, et dirigés par nos guides , nous atteignîmes en peu d’instant lacrête de la Scheideck.
De ce point, les regards peuvent s’étendre sur toute la vallée de Grindelwald . Lecoup-d’œil qu’elle présente offre des contrastes si singuliers , d’un caractère si sauvage,qu’il est impossible à l’imagination, dans ses conceptions les plus bizarres, d’égaler cedésordre de la nature. Couverts d’une neige éternelle , que les feux du soleil respectent,que n ’anéantiront point les siècles comme ils anéantissent la race humaine (5) , là , l’Eiger ,
(1) Nous étions alors à 4 , 5 oo pieds au-dessus du lac de Tliun.
(2) Voyez le Voyagepittoresque de l Oberland , par M. Stapfer.
(3) Ce n’est que dans l’été de 1811, que MM. Adolphe et Jérôme Meyer, d’Aarau , tentèrent ce qu’on n’avait pas entrepris avanteux; ils osèrent aborder la Vierge du côté du glacier d’Aletsch ; et après deux journées, ils en atteignirent la cime qui n’a quedouze pieds de diamètre.