Band 
Tome II.
Seite
178
JPEG-Download
 

178

SIXIEME PARTIE. — CHAPITRE XI.

pas subir des vicissitudes si rapides. Si, année commune, la France pro-duit 60 millions d’hectolitres de froment, et s’il faut, l’un dans l’autre, àchaque individu, deux hectolitres, je conçois qu’une récolte ordinairenourrira 30 millions d’habitants; mais si Tannée suivante la récolte setrouve de vingt millions d’hectolitres de plus, la France aura-t-elle dixmillions d’habitants de plus? Non, sans doute : dix millions d’habitants deplus sont le résultat d’une longue prospérité. Faute de consommateurs, ondonnera le froment à tous prix : le cultivateur ne sera plus remboursé deses frais. Si, au contraire, il se trouve un déficit d’un tiers dans la récolte,comme il yen a des exemples, faudra-t-il que la population soit réduited’un tiers, et que dix millions d’habitants soient condamnés à périr? Ceserait un malheur effroyable.

Qu’arrive-t-il donc? Car il est évident que les récoltes sont inégales, etcependant que la population ne varie pas sensiblement d’une année àl’autre. Voici, messieurs, ce que Ton peut présumer.

Lorsque la récolte excède la récolte ordinaire, le blé tombe à bas prix ;ce qui en augmente la consommation. On use plus largement de celledenrée. Les classes peu favorisées de la fortune (et ce sont les plus nom-breuses), se nourrissent avec plus d’abondance; on donne le bas grain auxanimaux, et les hommes mangent une plus grande portion de froment;on multiplie les bestiaux; on engraisse des volailles; on transforme la fa-rine en mets susceptibles de se conserver. On exporte une partie de larécolte; on en met en réserve une autre partie pour attendre le momentd’un meilleur prix.

Lorsqu’au contraire la récolte de Tannée est inférieure à une récolteordinaire, la classe indigente est avertie, par la cherté du pain, de la né-cessité de le ménager : on n’en perd pas ; on en mange moins; on cherchedes suppléments, soit dans les grains inférieurs, soit dans les fruits, soitsurtout dans les racines, comme la pomme de terre ; on vend des bestiauxet des oiseaux de basse-cour, au lieu de les multiplier ; on consomme lesréserves des années précédentes; enfin, on se procure par le commercedes denrées alimentaires du dehors.

En dépit de ces palliatifs, une récolte qui excède beaucoup la récoltemoyenne, ou qui reste fort inférieure à elle, est une circonstance fâcheuseet quelquefois une grande calamité.

Est-elle surabondante? la culture du blé devient désavantageuse; lecultivateur consacre des terres à blé à d’autres cultures; et, comme le basprix des subsistances favorise les mariages et cause, sinon une augmen-