320 LIVRE VIII. Cil. IV. DE LA LIBERTÉ
poussent les mœurs, les évènements et jusqu’aux révolutionspolitiques les plus éloignées par leur objet et leur nature deses frivoles préoccupations.
Le fabricant, môme alors qu’il est assez éclairé pour viserà donner au public des goûts judicieux, a réformer lesmodes extravagantes et ruineuses, est donc obligé de con-naître les goûts, les modes qui régnent, et, jusqu’à un certainpoint, de s’y conformer, d’observer leur tendance, d’épierleurs mouvements, et cela, non-seulement dans les lieux oùil travaille, mais partout où doivent parvenir ses produits.Or, on sent combien il faut de précautions pour spéculeravec quelque sûreté sur un fonds si vague, si étendu, si mo-bile, et, malgré toutes les précautions possibles, combien illui est aisé de faillir et de faire de fausses spéculations. Onpense bien que, dans cette innombrable variété d’étoffes, demeubles, d’ajustements, de parures et d’objets de toute es-pèce qui sortiront de ses ateliers, tout ne sera pas reçu avecla même faveur. A côté de produits qui obtiendront la vogue,il y en aura d’autres qui ne réussiront qu’à demi, d’autres quine réussiront pas du tout; il en sera des créations de son in-dustrie comme de celle de toutes les autres; et de même qu’ily a chez le libraire des livres que tout le monde achète etd’autres que personne ne lit, de même il y aura chez le mar-chand d’étoffes des tissus qui n’auront aucun débit parmiplusieurs autres qui s'écouleront avec une vitesse extrême.
S’il est facile au fabricant de se méprendre sur la naturedes besoins, il lui est encore plus aisé de se tromper sur leurétendue. Je ne sais si leur étendue est aussi sujette à varierque leur nature, mais certainement elle est plus difficile à dé-terminer. Quelle est la quantité d’un certain produit que lafabrication doit faire? Cela dépend de circonstances qui n’ontrien de fixe et de défini; cela dépend du nombre de personnes