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Le ciel devint orageux à notre sortie de la ville , et la pluie com-mença à tomber; la nuit fut une des plus obscures, et notre petite es-corte avait de la peine à se reconnaître. C’est ainsi que nous nousacheminâmes dans un chemin de sahle qui conduit à Pouillac. Nousmarchâmes au pas toute la nuit, et ce n’est qu’à huit heures du matin.le dimanche 2 avril, que nous pûmes y arriver. Eu descendant devoiture , la première pensc’e de Madame fut d’entendre la messe , lessecours du ciel e’taicnl plus necessaires que jamais. Tant de sacrificesà faire en quittant la .France ! tant d'inquiétudes sur ce qu’on y laissaitde si cher ! tant de douloureux souvenirs et tant d'épreuves encore àsupporter ! tout fut. place' sous les yeux de Dieu , et la Providence arépandu ses bénédictions sur d’aussi ferventes prières.
Tout c'tant prêt pour l’emharquement, nous montâmes dans la cha-loupe du capitaine anglais, et, par une pluie'battante , nous nous ren-dîmes à bord du JVandcrcr , sloop de guerre , qui devait porter Ma-dame en Espagne, où elle désirait aller.
Mais rien 11e peut peiudre le désespoir de la garde fidèle qui avaitescorté son altesse royale depuis Bordeaux, lorsqu’il fallut eufirx seséparer d’elle. Avec de petites barques, ils avaient accompagne lachaloupe et (louaient autour du JVanàerer , en demandant avec ins-tance de revoir encore Madame : elle parut sur le pont, et un cri dedouleur se fit entendre. Chacun, pour adoucir scs regrets , voulaitavoir au moins quelque chose qui lui eût appartenu ; quelques-uns deses rubans furent partagés ; mais comme il 11’y en avait pas encoreassez, elle détacha les plumes Manches qui étaient sur son chapeau,et les leur distribua. Avec quel transport de reconnaissance ils îeçurentce don ! Et quel espoir consolant ils emportèrent, en pensant que cepanache les rallierait tous encore au chemin de l'honneur !
Nous mîmes à la voile , cl nous nous éloignâmes de France.