66 ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS.
» savants, chose qui me paraissait nécessaire pour l’exécu-» tion de mon entreprise ; car, pour améliorer l’organisa-» tion du système scientifique, il ne sufit pas de bien con-» naître la situation du savoir humain : il faut encore saisir» l'effet que la culture de la science produit sur ceux qui» s’y livrent -, il faut apprécier l’influence que celte occupa-» tion exerce sur leurs passions, sur leur esprit, sur l’en-■> semble de leur moral et sur ses différentes parties. »Cette étude fut la plus coûteuse de celles que Saint-Simonavait réalisées jusque-là. En bals, en dîners, en soiréesqu’il regardait comme une source féconde d’expériences, ildévora toute la somme qui lui restait de sa liquidation avecM. de Rœdern. Ce fut une sorte de tourbillon qui duradouze mois. Calme au milieu de ce bruit, jugeant les au-tres sans en être jugé, essayant toutes choses, le mal et lebien, le jeu, l’orgie, l’entretien décent, la discussion élevée,pour avoir l’expérience de tous les caractères et de toutesles positions; gastronome, débauché, prodigue, mais parsystème plutôt que par instinct, Saint-Simon vécut en unan cinquante années; il se précipita dans la vie au lieu d’ymarcher, afin d’acquérir avant le temps la science du vieil-lard ; il usa et abusa de tout, pour pouvoir faire, un jour,tout entrer dans ses calculs ; il s’inocula les maladies dusiècle, afin d’en fixer plus tard la physiologie complète.C’était une vie purement expérimentale ; la juger au pointde vue ordinaire eût été folie.
« Si je vois un homme, disait-il, qui n’est pas lancé dans lacarrière de la science générale, fréquenter les maisons de jeu etde débauche, ne pas fuir avec la plus scrupuleuse attention lasociété des personnes d’une immoralité reconnue, je dirai : Voilàun homme qui se perd : il n’est pas heureusement né; les habi-tudes qu’il contracte l’aviliront à ses propres yeux et le rendront