14
ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS.
Au fond de ces déclamations, un même sentiment se re-trouve ; il s’agit d’alléger la responsabilité individuelle detous les torts que l’on impute au régime social. Naguère onadmettait que l’homme doit porter la peine de ses fautes;on veut aujourd’hui que ce soit la société. La société, voilàle grand coupable. Elle a pour mission de procurer auxêtres qu’elle régit un bonheur sans nuages et sans limites :quand elle y manque, il faut lui demander des comptes sé-vères. Ainsi les termes du programme sont renversés. Pourl’individu, plus de responsabilité ; le devoir collectif a affacéle devoir personnel. L’homme n’est tenu à rien depuis quela société est mise en demeure de pourvoir à tout; c’est ellequi est chargée de toutes les invectives comme de toutes lesréparations, et, par une singulière loi d’équilibre, on semontre d’autant plus exigeant d’un côté que l’on est plusaccommodant de l’autre. On autorise la dépravation desélé-ments sociaux et l’on demande une société parfaite.*
L’antiquité n’a pas commis une semblable méprise. Cequ’elle a eu d'abord en vue, c’est l’homme : elle s’est adres-sée à la conscience individuelle plutôt qu’à la conscience so-ciale; elle a cherché une responsabilité effective, sérieuse,et non une responsabilité abstraite, illusoire. Les grands es-prits, dans l'ordre philosophique et religieux, n’ont pas uninstant hésité sur ce point ; c’est sur l’éducation de l’individuqu’ils ont fondé le perfectionnement de l’espèce. Les formulesles plus célèbres de l’éthique ancienne intéressent directe-ment l’homme, le prennent à partie pour ainsi dire. Leconnais-toi de Socrate, l’ abstiens-toi d’Épictète, sont desconseils de morale personnelle, des règles de conduite pré-cises. Le christianisme, à son tour, parle au cœur humaind’une manière directe ; il ne s’inquiète ni des torts de lacivilisation, ni des imperfections de la société. Dans le