l86 ÉLOGE DE M. DE LA CONDAMINE.
Ion toute apparence, qu’un roman que les Européensavaient imaginé d’après les anciennes fables grec-ques. Les hommes sont tellement nés pour l’erreur,qu’une fable, une fois introduite, se reproduit soustoutes les formes possibles : il semble qu’ils ne lalaissent échapper qu’à regret. Pour établir une ré-publique d’Amazones et la perpétuer, il faudrait unsystème de législation si compliqué, que ce n’estpas chez des sauvages que l’on pourrait trouver unpeuple de femmes.
Tel fut ce voyage où M. de la Condamine déploya,pendant dix ans, un courage d’autant plus rare,qu’il n’avait point de spectateurs ; que la crainte del’opprobre ne le forçait pas d’être brave ; qu’il fallaitaffronter des dangers qui se présentaient sous uneforme effrayante et nouvelle : il n’était pas mêmesoutenu par l’idée d’une mort glorieuse ; il savaittrop bien que les hommes ne jugent que par l’évé-nement, et que sa mort, cachée dans des déserts, nepourrait qu’attirer à sa mémoire le reproche d’unetémérité insensée.
M. de la Condamine attendit à Cayenne un vais-seau de France, pendant cinq mois entiers : il nelui restait plus rien à faire, et son courage l’aban-donna : il avait résisté à dix ans de fatigues et dedangers ; il ne put résister à cinq mois de repos. Cetteâme active, que l’espérance d’être utile et le plaisird’agir avaient soutenue jusque-là, ne sentit plusque la douleur d’exister : il tomba dans cet étatd’angoisse, où l’homme, éprouvant le besoin de sen-tir, interroge tout ce qui l’entoure, et où rien ne lui