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Tome premier.
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VIE DE CORNEILLE.

du temps pour soumettre les esprits. Les règles dupoème dramatique, inconnues d’abord ou méprisées,quelque temps après combattues, ensuite reçues àdemi, et sous des conditions, demeurent enfin maî-tresses du théâtre. Mais l’époque de l’établissementde leur empire n’est proprement qu’au temps deCinna.

Une des plus grandes obligations que l’on ait àCorneille est d’avoir purifié le théâtre. 11 fut d’abordentraîné par l’usage établi, mais il y résista aussitôtaprès; et depuis Clîtandre, sa seconde pièce, on netrouve plus rien de licencieux dans ses ouvrages.

Corneille, après avoir fait un essai de ses forcesdans ses six premières pièces, où il s’éleva déjà au-dessus de son siècle, prit tout à coup l’essor dansMédêe, et monta jusqu’au tragique le plus sublime.A la vérité il fut secouru par Sénèque; mais il nelaissa pas de faire voir ce qu’il pouvait par lui-même.

Ensuite il retomba dans la comédie : et si j’osedire ce que j’en pense, la chute fut grande. U Illusioncomique, dont je parle ici, est une pièce irrégulièreet bizarre, et qui n’excuse point par ses agréments,sa bizarrerie et son irrégularité. Il y domine un per-sonnage de capitan, qui abat d’un souffle le grandSophi de Perse et le grand Mogol, et qui une fois ensa vie avait empêché le soleil de se lever à son heureprescrite, parce qu’on ne trouvait point l’Aurore,qui était couchée avec ce merveilleux brave. Ces ca-ractères ont été autrefois fort à la mode : mais quireprésentaient-ils ? à qui en voulait-on? Est-ce qu’ilfaut outrer nos folies jusqu’à ce point-là pour les ren-dre plaisantes ? En vérité, ce serait nous faire tropd’honneur.

Après Vlllusion comique, Corneille se releva plusgrand et plus fort que jamais, et fit le Cid. Jamaispièce de théâtre n’eut un si grand succès. Je me sou-viens d’avoir vu en ma vie un homme de guerre etun mathématicien qui, de toutes les comédies dumonde, ne connaissaient que le Cid. L’horrible bar-barie où ils vivaient n’avait pu empêcher le nomdu Cid d’aller jusqu’à eux. Corneille avait dans soncabinet cette pièce traduite en toutes les langues del’Europe, hors l’esclavone et la turque : elle était enallemand , en anglais, en flamand ; et par une exac-titude flamande, on l’avait rendue vers pour vers.Elle était en italien, et ce qui est plus étonnant, enespagnol : les Espagnols avaient bien voulu copiereux-mêmes une pièce dont l’original leur appartenait.M. Pellisson, dans son Histoire de l’Académie 1 , ditqu’en plusieurs provinces de France il était passé enproverbe de dire : Cela est beau comme le Cid. Si ce

1 Voyez dans le tome II, tout ce que cette Histoire contientde relatif au Cid et à Corneille.

proverbe a péri, il faut s’en prendre aux auteurs 1qui ne le goûtaient pas, et à la cour, où c’eût ététrès-mal parler que de s’en servir sous le ministèredu cardinal de Richelieu 2 .

Ce grand homme avait la plus vaste ambition quiait jamais été. La gloire de gouverner la France pres-que absolument, d’abaisser la redoutable maisond’Autriche, de remuer toute l’Europe à son gré, nelui suffisait point; il y voulait joindre encore celle defaire des comédies. Quand le Cwf parut, il en fut aussialarmé que s’il avait vu les Espagnols devant Paris.Il souleva les auteurs contre cet ouvrage, ce qui nedut pas être fort difficile, et il se mit à leur tête 3 . Scu-déri publia ses Observations sur le Cid , adressées àl’Académie française, qu’il en faisait juge, et que lecardinal, son fondateur, sollicitait puissamment con-tre la pièce accusée. Mais afin que l’Académie pûtjuger, ses statuts voulaient que l’autre partie, c’est-à-dire Corneille, y consentît. On tira donc de lui uneespèce de consentement, qu’il ne donna qu’à lacrainte de déplaire au cardinal, et qu’il donna pour-tant avec assez de fierté. Le moyen de ne pas ména-ger un pareil ministre, et qui était son bienfaiteur 4 ?car il récompensait comme ministre ce même méritedont il était jaloux comme poète; et il semble quecette grande âme ne pouvait pas avoir des faiblessesqu’elle ne réparât en même temps par quelque chosede noble.

L’Académie française donna ses sentiments sur leCid, et cet ouvrage fut digne de la grande réputa-tion de cette compagnie naissante. Elle sut conser-ver tous les égards qu’elle devait çt à la passion ducardinal et à l’estime prodigieuse que le public avaitconçue du Cid. Elle satisfit le cardinal en reprenantexactement tous les défauts de cette pièce, et le publicen les reprenant avec modération, et même sou-vent avec des louanges.

1 J’ose plutôt penser qu’il faut s’en prendre à Cinna , qui futmis par toute la cour au-dessus du Cid, quoiqu’il ne fut pas sitoucliant. ( V. )

2 Le cardinal de Richelieu montra tant de partialité contre.Corneille, que quand Scudéri eut donné sa mauvaise pièce deVAmour tyrannique, que le cardinal trouvait divine, Sarrazin,par ordre de ce ministre, fit une mauvaise préface, dans la-quelle il louait Hardy sans oser nommer Corneille. (V.)

3 Rotrou seul refusa de servir la j alousie du ministre, et cettonoble conduite lui assura l’estime et l’amitié de Corneille.

4 Pierre Corneille avait le malheur de recevoir une petitepension du cardinal, pour avoir quelque temps travaillé souslui aux pièces des cinq auteurs : l’Étoile, iils du grand audien-cier, dont nous avons les mémoires; Boisrobert, abbé de Chà-tillon-sur-Seine, aumônier du roi, et conseiller d’Etat ; Colletet,qui n’est plus connu que par les satires de Boileau, mais que Icicardinal regardait alors avec estime; Rotrou, lieutenant civilau bailliage de Dreux, homme de génie ; Corneille lui-méme,assez subordonné aux autres, qui l’emportaient sur lui par lafortune ou par la faveur. (V.)

1 .