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Tome premier.
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VIE DE CORNEILLE.

-I

Quand Corneille eut une fois pour ainsi dire atteintjusqu’au Cid, il s’éleva encore dans les Horaces; en-fin il alla jusqu’à China et à Polyeucte, au-dessusdesquels il n’y a rien.

Ces pièces-là étaient d’une espèce inconnue, et l’onvit un nouveau théâtre. Alors Corneille, par l’étuded’Aristote et d’Horace, par son expérience, par sesréflexions, et plus encore par son génie, trouva lessources du beau, qu’il a depuis ouvertes à tout leinonde dans les discours qui sont à la tête de ses co-médies. De là vient qu’il est regardé comme le pèredu théâtre français. Il lui a donné le premier uneforme raisonnable ; il l’a porté à son plus haut pointde perfection, et a laissé son secret à qui s’en pourraservir.

Avant que l’on jouât Polyeucte, Corneille le lut àl’hôte! de Rambouillet, souverain tribunal des affai-res d’esprit en ce temps-là. La pièce y fut applaudieautant que le demandaient la bienséance et la granderéputation que l’auteur avait déjà. Mais, quelquesjours après, Voiture vint trouver Corneille, et pritdes tours fort délicats pour lui dire que Polyeucten’avait pas réussi comme il pensait, que surtout lechristianisme avait extrêmement déplu. Corneille,alarmé, voulut retirer la pièce d’entre les mains descomédiens qui l’apprenaient; mais enfin il la leurlaissa sur la parole d’un d’entre eux qui n’y jouaitpoint, parce qu’il était trop mauvais acteur. Était-cedonc à ce comédien à juger mieux que tout l’hôtel deRambouillet ?

Pompée suivit Polyeucte. Ensuite vint le Menteur,pièce comique, et presque entièrement prise de l’es-pagnol , selon la coutume de ce temps-là.

Quoique le Menteur soit très-agréable, et qu’onl'applaudisse encore aujourd’hui sur le théâtre, j’a-voue que la comédie n’était point encore arrivée à saperfection. Ce qui dominait dans les pièces., c’étaitl’intrigue et les incidents, erreurs de nom , déguise-ments , lettres interceptées, aventures nocturnes ; etc’est pourquoi on prenait presque tous les sujets chezles Espagnols, qui triomphent sur ces matières. Cespièces ne laissaient pas d’être fort plaisantes et plei-nes d’esprit : témoin le Menteur dont nous parlons,Don Bertrand de Cigaral, le Geôlier de soi-méme.Mais enfin la plus grande beauté de la comédie étaitinconnue; on ne songeait point aux mœurs et auxcaractères; on allait chercher bien loin le ridiculedans des événements imaginés avec beaucoup depeine, et on ne s’avisait point de l’aller prendre dansle cœur humain, où est sa principale habitation. Mo-lière est le premier qui l’ait été chercher là, et celuiqui l’a le mieux mis en œuvre : homme inimitable,et à qui la comédie doit autant que la tragédie àCorneille.

Comme le Menteur eut beaucoup de succès, Cor-neille lui donna une suite, mais qui ne réussit guère.Il en découvre lui-même la raison dans les examensqu’il a faits de ses pièces. Là il s’établit juge de sespropres ouvrages, et en parle avec un noble désinté-ressement, dont il tire en même temps le doublefruit, et de prévenir l’envie sur le mal qu’elle enpourrait dire, et de se rendre lui-même croyable surle bien qu’il en dit.

A la Suite du Menteur succéda Rodogutie. Il a écritquelque part que pour trouver la plus belle de sespièces, il fallait choisir entre Rodogune et China; etceux à qui il en a parlé ont démêlé sans beaucoup depeine qu’il était pour Rodogune. Il ne m’appartientnullement de prononcer sur cela; mais peut-êtrepréférait-il Rodogune, parce qu’elle lui avait extrê-mement coûté : il fut plus d’un an à disposer le su-jet. Peut-être voulait-il, en mettant son affection dece côté-là, balancer celle du public, qui paraît être del’autre. Pour moi, si j’ose le dire, je ne mettrais pointle différend entre Rodogune et China : il me paraîtaisé de choisir entre elles, et je connais quelque piècede Corneille que je ferais passer encore avant la plusbelle des deux.

On apprendra dans les examens de P. Corneille,mieux que l’on ne ferait ici, l’histoire de Théodore,d 'Iléraclius, de Don Sanche d’Aragon, d’ Andro-mède, de Nicomède et de Pertharite. On y verrapourquoi Théodore et Don Sanche d’Aragon réussi-rent fort peu, et pourquoi Pertharite tomba absolu-ment. On ne put souffrir dans Théodore la seule idéedu péril de la prostitution ; et si le public était devenusi délicat, à qui Corneille devait-il s’en prendre qu’àlui-même? Avant lui, le viol réussissait dans les piè-ces de Hardy. Il manqua à Don Sanche un suffrageillustre , qui lui fit manquer tous ceux de la cour;exemple assez commun de la soumission des Fran-çais à de certaines autorités. Enfin un mari qui veutracheter sa femme en cédant un royaume fut encoresans comparaison plus insupportable dans Pertharite,que la prostitution ne l’avait été dans Théodore. Lebon mari n’osa se montrer au public que deux fois.Cette chute du grand Corneille peut être mise parmiles exemples les plus remarquables des vicissitudesdu monde : et Bélisaire demandant l’aumône n’estpas plus étonnant.

Il se dégoûta du théâtre, et déclara qu’il y renon-çait dans une petite préface assez chagrine qu’il mitau-devant de Pertharite. Il dit pour raison qu’ilcommence à vieillir; et cette raison n’est que tropbonne, surtout quand il s’agit de poésie et des autrestalents de l’imagination. L’espèce d’esprit qui dépendde l’imagination, et c’est ce qu’on appelle communé-ment esprit dans le monde, ressemble à la beauté,