5
VIE DE CORNEILLE.
et ne subsiste qu’avec la jeunesse. Il est vrai que lavieillesse vient plus tard pour l’esprit; mais elle vient.Les plus dangereuses qualités qu’elle lui apporte sontla sécheresse et la dureté; et il y a des esprits qui ensont naturellement plus susceptibles que d’autres, etqui donnent plus de prise aux ravages du temps : cesont ceux qui avaient de la noblesse, de la grandeur,quelque chose de fier et d’austère. Cette sorte de ca-ractère contracte aisément par les années je ne saisquoi de sec et de dur. C’est à peu près ce qui arrivaà Corneille : il ne perdit pas en vieillissant l’inimita-ble noblesse de son génie; mais il s’y mêla quelque-fois un peu de dureté. Il avait poussé les grandssentiments aussi loin que la nature pouvait souffrirqu’ils allassent ; il commença de temps en temps àles pousser un peu plus loin. Ainsi dans Perlharite,une reine consent à épouser un tyran qu’elle déteste,pourvu qu’il égorge un fils unique qu’elle a, et quepar cette action il se rende aussi odieux qu’elle sou-haite qu’il le soit. Il est aisé de voir que ce senti-ment, au lieu d’être noble, n'est que dur; et il ne fautpas trouver mauvais que le public ne l’ait pas goûté.
Après Pertharite, Corneille, rebuté du théâtre,entreprit la traduction en vers de VImitation de Jé-sus-Christ. Il y fut porté par des pères jésuites de sesamis, par des sentiments de piété qu’il eut toute savie, et peut-être aussi par l’activité de son génie, quine pouvait demeurer oisif. Cet ouvrage eut un succèsprodigieux, et le dédommagea en toutes manièresd’avoir quitté le théâtre. Cependant si j’ose en par-ler avec une liberté que je ne devrais peut-être pasme permettre, je ne trouve point dans la traductionde Corneille le plus grand charme de Y Imitation deJésus-Christ, je veux dire sa simplicité et sa naïveté.Elle se perd dans la pompe des vers qui était natu-relle à Corneille, et je crois même qu’absolumentlaforme de vers lui est contraire. Ce livre, le plus beauqui soit parti de la main d’un homme, puisque l’É-vangile n’en vient pas, n’irait pas droit au cœur com-me il fait, et ne s’en saisirait pas avec tant de force,s’il n’avait un air naturel et tendre, à quoi la négli-gence même du style aide beaucoup.
Il se passa six ans pendant lesquels il ne parut deCorneille que Y Imitation en vers. Mais enfin, solli-cité par M. Fouquet, et peut-être encore plus poussépar son penchant naturel, il se rengagea au théâtre.M. le surintendant, pour lui faciliter ce retour et luiôter toutes les excuses que lui aurait pu fournir ladifficulté de trouver des sujets, lui en proposa trois.Celui qu’il prit fut OEdipe; Thomas Corneille, sonfrère, prit Camma, qui était le second. Je ne saisquel fut le troisième.
La réconciliation de Corneille et du théâtre futheureuse : OEdipe réussit fort bien.
La Toison d'Or fut faite ensuite à l’occasion dumariage du roi ; et c’est la plus belle pièce à machinesque nous ayons. Les machines, qui sont ordinaire-| ment étrangères à la pièce, deviennent par l’art dupoète nécessaires à celle-là ; et surtout le prologuedoit servir de modèle aux prologues à la moderne, quisont faits pour exposer, non pas le sujet de la pièce,mais l’occasion pour laquelle elle a été faite.
Ensuite parurent Sertorius et Sophonisbe. Dans lapremière de ces deux pièces, la grandeur romaineéclate avec toute sa pompe ; et l’idée qu’on pourraitse former de la conversation de deux grands hom-mes qui ont de grands intérêts à démêler est encoresurpassée par la scène de Pompée et de Sertorius. Ilsemble que Corneille ait eu des mémoires particu-liers sur les Romains. Sophonisbe avait déjà été trai-tée par Mairet avec beaucoup de succès; et Corneilleavoue qu’il se trouvait bien hardi d’oser la traiter denouveau. Si Mairet avait joui de cet aveu, il en au-rait été fort glorieux, même étant vaincu.
Il faut croire qiY Agésilas est de P. Corneille, puis-que son nom y est, et qu’il y a une scène d’Agésilaset de Lysander qui ne pourrait pas facilement êtred’un autre.
Après Agésilas vint Othon 1 , ouvrage où Taciteest mis en œuvre par le grand Corneille, et où sesont unis deux génies si sublimes. Corneille y a peintla corruption de la cour des empereurs du mêmepinceau dont il avait peint les vertus de la répu-blique.
En ce temps-là des pièces d’un caractère fort dif-férent des siennes parurent avec éclat sur le théâtre :elles étaient pleines de tendresse et de sentiments ai-mables. Si elles n’allaient pas jusqu’aux beautés su-blimes, elles étaient bien éloignées de tomber dansdes défauts choquants. Une élévation qui n’était pasdu premier degré, beaucoup d’amour, un style très-agréable et d’une élégance qui ne se démentait point,une infinité de traits vifs et naturels, un jeune auteur :voilà ce qu’il fallait aux femmes, dont le jugement atant d’autorité au théâtre français. Aussi furent-ellescharmées, et Corneille ne fut plus chez elles que levieux Corneille. J’en excepte quelques femmes quivalaient des hommes.
Le goût du siècle se tourna donc entièrement ducôté d’un genre de tendresse moins noble, et dont lemodèle se retrouvait plus aisément dans la plupartdes cœurs. Mais Corneille dédaigna fièrement d’avoirdelà complaisance pour ce nouveau goût 2 . Peut-êtrecroira-t-on que son âge ne lui permettait pas d’en
1 M. de Fontenelle se trompe. Agésilas est postérieur de prèsde deux ans à Othon. ( Les frères Parfait , t. IX, p. 322. )
1 Au contraire, il n’a fait aucune pièce sans amour. (V. )