MÉLITE, ACTE I, SCÈNE III.
Il est rare qu’on porte avec si bon visageL’âme et le cœur ensemble en si triste équipage.
ÉRASTE.
Votre charmant aspect suspendant mes douleurs,Mon visage du vôtre emprunte les couleurs.
MÉLITE.
Faites mieux ; pour finir vos maux et votre flamme,Empruntez tout d’un temps les froideurs démon âme.
ÉBASTE.
Vous voyant, les froideurs perdent tout leur pouvoir ;Et vous n’en conservez que faute de vous voir.
MÉLITE.
Eh quoi! tous les miroirs ont-ils de fausses glaces?
ÉBASTE.
Penseriez-vous y voir la moindre de vos grâces?
De si frêles sujets ne sauraient exprimer
Ce que l’amour aux cœurs peut lui seul imprimer;
Et quand vous en voudrez croire leur impuissance,Cette légère idée et faible connaissanceQue vous aurez par eux de tant de raretésVous mettra hors du pair de toutes les beautés.
MÉLITE.
Voilà trop vous tenir dans une complaisanceQue vous dussiez quitter du moins en ma présence,Et ne démentir pas le rapport de vos yeux,
Afin d’avoir sujet de m’entreprendre mieux.
ÉBASTE.
Le rapport de mes yeux , aux dépens de mes larmes ,Ne m’a que trop appris le pouvoir de vos charmes.
TIBCIS.
Sur peine d’être ingrate, il faut de votre partReconnaître les dons que le ciel vous départ.
ÉBASTE.
Voyez que d’un second mon droit se fortifie.
MÉLITE.
Voyez que son secours montre qu’il s’en défie.
TIBCIS.
.Te me range toujours avec la vérité.
MÉLITE.
Si vous la voulez suivre, elle est de mon côté.
TIBCIS.
Oui, sur votre visage, et non en vos paroles.
Mais cessez de chercher ces refuites frivoles ;
Et prenant désormais des sentiments plus doux,
Ne soyez plus de glace à qui brûle pour vous.
MÉLITE.
Un ennemi d’amour me tenir ce langage !
Accordez votre bouche avec votre courage ;Pratiquez vos conseils, ou ne m’en donnez pas.
TIBCIS.
.T’ai connu mon erreur auprès de vos appas ;
11 vous l’avait bien dit.
ÉRASTE.
Ainsi donc, par l’issueMon âme sur ce point n’a point été déçue?
TIBCIS.
Si tes feux en son cœur produisaient même effet,Crois-moi, que ton bonheur serait bientôt parfait '.
MÉLITE.
Pour voir si peu de chose, aussitôt vous dédire,
Me donne à vos dépens de beaux sujets de rire ;
Mais je pourrais bientôt à m’entendre flatterConcevoir quelque orgueil qu’il vaut mieux éviter.Excusez ma retraite.
ÉBASTE.
Adieu, belle inhumaine,
De qui seule dépend et ma joie et ma peine.
MÉLITE.
Plus sage à l’avenir, quittez ces vains propos,
Et laissez votre esprit et le mien en repos.
SCÈNE III.
ÉRASTE, TIRCIS.
ÉBASTE.
Maintenant suis-je un fou ? mérité-je du blâme?
Que dis-tu de l’objet? que dis-tu de ma flamme?
TIBCIS.
Que veux-tu que j’en die ? elle a je ne sais quoiQui ne peut consentir que l’on demeure à soi.
Mon cœur, jusqu’à présent à l’amour invincible,
Ne se maintient qu’à force aux termes d’insensible;Tout autre que Tircis mourrait pour la servir.
ÉRASTE.
Confesse franchement qu’elle a su te ravir,
Mais que tu ne veux pas prendre pour cette belleAvec le nom d’amant le titre d’infidèle.
Rien que notre amitié ne t’en peut détourner :
Mais ta muse du moins, facile à suborner,
Avec plaisir déjà prépare quelques veillesA de puissants efforts pour de telles merveilles.
TIBCIS.
En effet, ayant vu tant et de tels appas,
Que je ne rime point, je ne le promets pas.
ÉBASTE.
Tes feux n’iront-ils point plus avant que la rime?
TIRCIS.
Si je brûle jamais, je veux brûler sans crime.
ÉBASTE.
Mais si sans y penser tu te trouvais surpris;?
TIRCIS.
Quitte pour décharger mon cœur dans mes écrits.
1 Crois-moi que. Cette locution était usitée du temps de Cor-neille , et se retrouve dans la plupart des poètes de son temps.