Band 
Tome premier.
Seite
18
JPEG-Download
 

18

MÉL1TE, ACTE II, SCÈNE IV.

Tu m’oses préférer un traître qui te flatte;

Mais dans ta lâcheté ne crois pas que j’éclate,

Et que par la grandeur de mes ressentimentsJe laisse aller au jour celle de mes tourments.

Un aveu si public qu’en ferait ma colèreEnflerait trop l’orgueil de ton âme légère,

Et me convaincrait trop de ce désir abjectQui m’a fait soupirer pour un indigne objet.

Je saurai me venger, mais avec l’apparenceDe n’avoir pour tous deux que de l’indifférence.

Il fut toujours permis de tirer sa raisonI)’une infidélité par une trahison.

Tiens, déloyal ami, tiens ton âme assuréeQue ton heur surprenant aura peu de durée ;

Et que, par une adresse égale à tes forfaits,

Je mettrai le désordre où tu crois voir la paix.L’esprit fourbe et vénal d’un voisin de MéliteDonnera prompte issue à ce que je médite.

A servir qui l’achète il est toujours tout prêt,

Et ne voit rien d’injuste où brille l’intérêt.

Allons sans perdre temps lui payer ma vengeance,Et lapistole en main presser sa diligence.

SCÈNE IV.

TIRCIS, CHLORIS.

TIRCIS.

Ma sœur, un mot d’avis sur un méchant sonnetQue je viens de brouiller dedans mon cabinet.

CHLORIS.

C’est à quelque beauté que ta muse l’adresse?

TIRCIS.

En faveur d’un ami je flatte sa maîtresse.

Vois si tu le connais, et si, parlant pour lui,

J’ai su m’accommoder aux passions d’autrui.

SONNET.

« Après l’œil de Mélite il n’est rien d’admirable. »

CHLORIS.

Ah ! frère, il n’en faut plus.

TIRCIS.

Tu n’es pas supportable

De me rompre sitôt.

CHLORIS.

C’était sans y penser ;

Achève.

TIRCIS

Tais-toi donc, je vais recommencer.SONNET.

« Après l’œil de Mélite il n’est rien d’admirable;

« Il n’est rien de solide après ma loyauté.

« Mon feu, comme son teint, se rend incomparable ;« Et je suis en amour ce qu’elle est en beauté.

« Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveau té,

« Mon cœur à tous ses traits demeure invulnérable ;

« Et bien qu’elle ait au sien la même cruauté,

« Ma foi pour ses rigueurs n’en est pas moins durable.

« C’est donc avec raison que mon extrême ardeur« Trouve chez cette belle une extrême froideur,

« Et que sans être aimé je brûle pour Mélite :

« Car de ce que les dieux, nous envoyant au jour,

« Donnèrent pour nous deux d’amour et de mérite,

« Elle a tout le mérite , et moi j’ai tout l’amour. »

CHLORIS.

Tu l’as fait pour Éraste?

TIRCIS.

Oui, j’ai dépeint sa fl amme.

CHLORIS.

Comme tu la ressens peut-être dans ton âme ?

TIRCIS.

Tu sais mieux qui je suis, et que ma libre humeurN’a de part en mes vers que celle de rimeur.

CHLORIS.

Pauvre frère! vois-tu, ton silence t’abuse;

De la langue ou des yeux, n’importe qui t’accuse :Les tiens m’avaient bien dit, malgré toi, que ton cœurSoupirait sous les lois de quelque objet vainqueur ;Mais j’ignorais encor qui tenait ta franchise,

Et le nom de Mélite a causé ma surpriseSitôt qu’au premier vers ton sonnet m’a fait voirCe que depuis huit jours je brûlais de savoir.

TIRCIS.

Tu crois donc que j’en tiens ?

CHLORIS.

Fort avant.

TIRCIS.

Pour Mélite?

CHLORIS.

Pour Mélite ; et, de plus, que ta flamme n’exciteAu cœur de cette belle aucun embrasement.

TIRCIS.

Qui t’en a tant appris? mon sonnet?

CHLORIS.

Justement.

TIRCIS.

Et c’est ce qui te trompe avec tes conjectures,Et par où ta finesse a mal pris ses mesures.

Un visage jamais ne m’aurait arrêté,

S’il fallait que l’amour fût tout de mon côté.

Ma rime seulement est un portrait fidèleDe ce qu’Éraste souffre en servant cette belle ;Mais quand je l’entretiens de mon affection.J’en ai toujours assez de satisfaction.

CHLORIS.

Montre, si tu dis vrai, quelque peu plus de joie;Et mids-toi moins rêveur, afin que je te croie.