MEUTE, ACTE
De sa déloyauté l’infaillible présage ;
Un inconnu frisson dans mon corps épanduMe donna les avis de ce que j’ai perdu.
Depuis, cette volage évite ma rencontre,
Ou, si malgré ses soins le hasard me la montre,
Si je puis l’aborder, son discours se confond,
Son esprit en désordre à peine me répond ;
Une réflexion vers le traître qu’elle aimePresque à tous les moments le ramène en lui-méme ;
Et tout rêveur qu’il est, il n’a point de soucisQu’un soupir ne trahisse au seul nom de Tircis.
Lors, par le prompt effet d’un changement étrange,Son silence rompu se déborde en louange.
Elle remarque en lui tant de perfections,
Que les moins éclairés verraient ses passions ;
Sa bouche ne se plaît qu’en cette flatterie,
Et tout autre propos lui rend sa rêverie.
Cependant, chaque jour aux discours attachés,
Ils ne retiennent plus leurs sentiments cachés ;
Ils ont des rendez-vous où l’amour les assemble ;Encore hier sur le soir je les surpris ensemble;
Encor tout de nouveau je la vois qui l’attend.
Que cet œil assuré marque un esprit content !
Perds tout respect, Éraste, et tout soin de lui plaire ;Rends, sans plus différer, ta vengeance exemplaire :Mais il vaut mieux t’en rire, et pour dernier effortLui montrer en raillant combien elle a de tort.
SCÈNE II.
ÉRASTE, MÉL1TE.
ÉRASTE.
Quoi! seule et sans Tircis ! vraiment c’est un prodige ;Et ce nouvel amant déjà trop vous néglige,
Laissant ainsi couler la belle occasionDe vous conter l’excès de son affection.
MÉLITE.
Vous savez que son âme en est fort dépourvue.
ÉBASTE.
Toutefois, ce dit-on, depuis qu’il vous a vue,
Il en porte dans l’âme un si doux souvenir,
Qu’il n’a plus de plaisir qu’à vous entretenir,
MEUTE.
Il a lieu de s’y plaire avec quelque justice.
L’amour ainsi qu’à lui me paraît un supplice;
Et sa froideur, qu’augmente un si lourd entretien,
Le résout d’autant mieux à n’aimer jamais rien.
ÉBASTE.
Dites : à n’aimer rien que la belle Mélite.
MÉLITE.
Pour tant de vanité j’ai trop peu de mérite.
ÉBASTE.
En faut-il tant avoir pour ce nouveau venu ?
CORNEILLE. — TOME l.
il, SCÈNE III. 17
MÉLITE.
Un peu plus que pour vous.
ÉRASTE.
De vrai, j’ai reconnu,
Vous ayant pu servir deux ans, et davantage,
Qu’il faut si peu que rien à toucher mon courage.
MÉLITE.
Encor si peu que c’est vous étant refusé,
Présumez comme ailleurs vous serez méprisé.
ÉBASTE.
Vos mépris ne sont pas de grande conséquence,
Et ne vaudront jamais la peine que j’y pense ;
Sachant qu’il vous voyait, je m’étais bien doutéQue je ne serais plus que fort mal écouté.
MÉLITE.
Sans que mes actions de plus près j’examine,
A la meilleure humeur je fais meilleure mine ;
Et s’il m’osait tenir de semblables discours,
Nous romprions ensemble avant qu’il fût deux jours.
ÉBASTE.
Si chaque objet nouveau de même vous engage,
Il changera bientôt d’humeur et de langage.
Caressé maintenant aussitôt qu’aperçu,
Qu’aurait-il à se plaindre, étant si bien reçu ?
MÉLITE.
Eraste, voyez-vous, trêve de jalousie ;
Purgez votre cerveau de cette frénésie :
Laissez en liberté mes inclinations.
Qui vous a fait censeur de mes affections?
Est-ce à votre chagrin que j’en dois rendre compte?
ÉBASTE.
Non, mais j’ai malgré moi pour vous un peu de honteDe ce qu’on dit partout du trop de privautéQue déjà vous souffrez à sa témérité.
MÉLITE.
Ne soyez en souci que de ce qui vous touche.
ÉRASTE.
Le moyen, sans regret, de vous voir si farouche,Aux légitimes vœux de tant de gens d’honneur,
Et d’ailleurs si facile à ceux d’un suborneur?
MÉLITE.
Ce n’est pas contre lui qu’il faut en ma présenceLâcher les traits jaloux de votre médisance.
Adieu. Souvenez-vous que ces mots insensésL’avanceront chez moi plus que vous ne pensez.
SCÈNE III.
- ÉRASTE-
C’est là donc ce qu’enlin me gardait ton caprice!C’est ce que j’ai gagné par deux ans de service!
C’est ainsi que mon feu, s’étant trop abaissé ,
D’un outrageux mépris se voit récompensé !
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