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Tome premier.
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EXAMEN DE MÉLITE.

Il ne reste entre nous aucune défiance,

Et que m’aimant en frère, et nia maîtresse en sœur,Nos ans puissent couler avec plus de douceur!

ÉBASTE.

Heureux dans mon malheur, c’est dont je les supplie;Mais ma félicité ne peut être accomplieJusqu’à ce qu’après vous son aveu m’ait permisD’aspirer à ce bien que vous m’avez promis.

CHLOBIS.

Aimez-moi seulement, et, pour la récompense,

On me donnera bien le loisir que j’y pense.

tibcis.

Oui, sous condition qu’avant la fin du jourVous vous rendrez sensible à ce naissant amour.

CHLOBIS.

Vous prodiguez en vain vos faibles artifices;

Je n’ai reçu de lui ni devoirs, ni services.

MÉLITE.

C’est bien quelque raison ; mais ceux qu’il m’a rendus,11 ne les faut pas mettre au rang des pas perdus.

Ma sœur, acquitte-inoi d’une reconnaissanceDont un autre destin m’a mise en impuissance;Accorde cette grâce à nos justes désirs.

TIBCIS.

Ne nous refuse pas ce comble à nos plaisirs.

ÉBASTE.

Donnez à leurs souhaits, donnez à leurs prières,Donnez à leurs raisons ces faveurs singulières ;

Et pour faire aujourd’hui le bonheur d’un amant,Laissez-les disposer de votre sentiment.

CHLOBIS.

En vain en ta faveur chacun me sollicite,

J’en croirai seulement la mère de Mélite;

Son avis m’ôtera la peur du repentir,

Et ton mérite alors m’y fera consentir.

TIBCIS.

Entrons donc ; et tandis que nous irons le prendre,Nourrice, va t’offrir pour maîtresse à Philandre.

LA NOUBBICE.

( Tous rentrent, et elle demeure seule.)

La, la, n’en riez point; autrefois en mon tempsD’aussi beaux fils que vous étaient assez contents,

Et croyaient de leur peine avoir trop de salaireQuand je quittais un peu mon dédain ordinaire.

A leur compte, mes yeux étaient de vrais soleilsQui répandaient partout des rayons non pareils ;

Je n’avais rien en moi qui ne fût un miracle ;

Un seul mot de ma part leur était un oracle...

Mais je parle à moi seule. Amoureux, qu’est ceci ?Vous êtes bien hâtés de me laisser ainsi !

Allez ; quelle que soit l’ardeur qui vous emporte,

On ne se moque point des femmes de ma sorte;

Et je ferai bien voir à vos feux empressésQue vous n’en êtes pas encore où vous pensez.

EXAMEN DE MÉLITE.

Cette pièce fut mon coup d’essai, et elle n’a garde d’ê-tre dans les règles, puisque je ne savais pas alors qu’il y eneût. Je n’avais pour guide qu’un peu de sens commun, avecles exemples de feu Hardy, dont la veine était plus fécondeque polie, et de quelques modernes qui commençaient à seproduire, et qui n’étaient pas plus réguliers que lui. Le suc-cès en fut surprenant : il établit une nouvelle troupe de co-médiens à Paris, malgré le mérite de celle qui était en pos-session de s’y voir l’unique; il égala tout ce qui s’était faitde plus beau jusques alors, et me fit connaître à la cour.Ce sens commun, qui était toute ma règle, m’avait fait trou-ver l’unité d’action pour brouiller quatre amants par un seulintrique 1 , et m’avait donné assez d’aversion de cet horri-ble déréglement qui mettait Paris, Rome et Constantinoplesur le même théâtre, pour réduire le mien dans une seuleville.

La nouveauté de ce genre de comédie, dont il n’y a pointd’exemple en aucune langue, et le style naïf qui faisait unepeinture de la conversation des honnêtes gens, furent sansdoute cause de ce bonheur surprenant, qui fit alors tant debruit. On n’avait jamais vu jusque-là que la comédie fit riresans personnages ridicules, tels que les valets bouffons, lesparasites, les capitans, les docteurs, etc. Celle-ci faisait soneffet par l’humeur enjouée de gens d’une condition au-dessusde ceux qu’on voit dans les comédies de Plaute et de Té-rcnce, qui n’étaient que des marchands. Avec tout cela,j’avoue que l’auditeur fut bien facile à donner son approba-tion à une pièce dont le nœud n’avait aucune justesse. Érastey fait contrefaire des lettres de Mélite, et les porter à Phi-landre. Ce Philandre est bien crédule de se persuader d’êtreaimé d’une personne qu’il n’a jamais entretenue, dont il neconnaît point l’écriture, et qui lui défend de l’aller voir,cependant qu’elle reçoit les visites d’un autre avec qui il doitavoir une amitié assez étroite, puisqu’il est accordé de sasœur. Il fait plus : sur la légèreté d’une croyance si peu rai-sonnable , il renonce à une affection dont il était assuré, etqui était prête d’avoir son effet. Éraste n’est pas moins ridi-cule que lui, de s’imaginer que sa fourbe causera cette rup-ture , qui serait toutefois inutile à son dessein, s’il ne savaitde certitude que Philandre, malgré le secret qu’il lui faitdemander par Mélite dans ces fausses lettres, ne manquerapas à les montrer à Tircis; que cet amant favorisé croiraplutôt un caractère qu’il n’a jamais vu, que les assurancesd’amour qu’il reçoit tous les jours de sa maîtresse, et qu’ilrompra avec elle sans lui parler, de peur de s’en éclaircir.Cette prétention d’^raste ne pouvait être supportable, àmoins d’une révélation ; et Tircis, qui est l’honnête hommede la pièce, n’a pas l’esprit moins léger que les deux autres,de s’abandonner au désespoir par une même facilité decroyance, à la vue de ce caractère inconnu. Les sentimentsde douleur qu’il en peut légitimement concevoir devraient dumoins l’emporter à faire quelques reproches à celle dont ilse croit trahi, et lui donner par là l’occasion de le désa-buser. La folie d’Éraste îî’eSt pas de meilleure trempe. Je

1 C’est ainsi que ce mot s'écrivait et se prononçait alors.