CLITANDRE, ACTE II, SCÈNE I.
Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompée ;Et sa lame, timide à procurer mon bien,
Au sang des assassins n’ose mêler le mien.
Ma faiblesse importune à mon trépas s’oppose ;
En vain je m’y résous, en vain je m’y dispose;
Mon reste de vigueur ne peut l’effectuer;
J’en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer;L’un me manque au besoin, et l’autre me résiste.Mais je vois s’entr’ouvrir les beaux yeux de Caliste,Les roses de son teint n’ont plus tant de pâleur,
Et j’entends un soupir qui flatte ma douleur.
Voyez, dieux inhumains, que, malgré votre envie,L’amour lui sait donner la moitié de ma vie,
Qu’une âme désormais suffît à deux amants.
CALISTE.
Hélas! qui me rappelle à de nouveaux tourments?
Si Rosidor n’est plus, pourquoi reviens-je au monde?
ROSIDOR.
O merveilleux effet d’une amour sans seconde !
CALISTE.
Exécrable assassin qui rougis de son sang,
Dépêche comme à lui de me percer le flanc,
Prends de lui ce qui reste.
ROSIDOK.
Adorable cruelle,
Est-ce ainsi qu’on reçoit un amant si fidèle?
CALISTE.
Ne m’en fais point un crime ; encor pleine d’effroi ;
Je ne t’ai méconnu qu’en songeant trop à toi.
J’avais si bien gravé là-dedans ton image,
Qu’elle ne voulait pas céder à ton visage.
Mon esprit glorieux, et jaloux de l’avoir,
Enviait à mes yeux le bonheur de te voir.
Mais quel secours propice a trompé mes alarmes ?Contre tant d’assassins qui t’a prêté des armes ?
BOSIDOH.
Toi-même, qui t’a mise à telle heure en ces lieux,
Où je te vois mourir et revivre à mes yeux ?
CALISTE.
Quand l’amour une fois règne sur un courage...
Mais tâchons de gagner jusqu’au premier village,
Où ces bouillons de sang se puissent arrêter ;
Là, j’aurai tout loisir de te le raconter,
Aux charges qu’à mon tour aussi l’on m’entretienne.
ROSIDOR.
Allons ; ma volonté n’a de loi que la tienne ;
Et l’amour, par tes yeux devenu tout puissant,
Rend déjà la vigueur à mon corps languissant.
CALISTE.
11 donne en même temps une aide à ta faiblesse,Puisqu’il fait que la mienne auprès de toi me laisse;Et qu'en dépit du sort ta Caliste aujourd'huiA tes pas chancelants pourra servir d’appui.
ACTE SECOND.
SCÈNE PREMIÈRE.
PYMANTE, masqué.
Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices,
Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices,
Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus,
Afin de mieux frapper, des chemins inconnus !
Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante ?Fournissez de raison, destins, qui me démente;Dites ce qu’ils ont fait qui vous puisse émouvoirA partager si mal entre eux votre pouvoir.
Lui rendre contre moi l’impossible possible,
Pour rompre le succès d’un dessein infaillible,
C’est prêter un miracle à son bras sans secours,Pour conserver son sang au péril de mes jours.
Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite;
A peine en m’y jetant moi-même je l’évite.
Loin de laisser la vie, il a su l’arracher ;
Loin de céder au nombre, il l’a su retrancher :
Toute votre faveur, à son aide occupée,
Trouve à le mieux armer en rompant son épée,
Et ressaisit ses mains, par celles du hasard,
L’une d’une autre épée, et l’autre d’un poignard.
O honte! ô déplaisirs! ô désespoir! ô rage!
Ainsi donc un rival pris à mon avantageNe tombe dans mes rets que pour les déchirer !
Son bonheur qui me brave ose l’en retirer,
Lui donne sur mes gens une prompte victoire,
Et fait de son péril un sujet de sa gloire !
Retournons animés d’un courage plus fort,Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort!
Sortez de vos cachots, infernales Furies;Apportez à m’aider toutes vos barbaries ;
Qu’avec vous tout l’enfer m’aide en ce noir desseinQu’un sanglant désespoir me verse dans le sein.J’avais de point en point l’entreprise traméeComme dans mon esprit vous me l’aviez formée ;Mais contre Rosidor tout le pouvoir humainN’a que de la faiblesse; il y faut votre main.
En vain, cruelles sœurs, ma fureur vous appelle ;
En vain vous armeriez l’enfer pour ma querelle.
La terre vous refuse un passage à sortir.
Ouvre du moins ton sein, terre, pour m’engloutir ;N’attends pas que Mercure avec son caducéeM’en fasse après ma mort l’ouverture forcée;N’attends pas qu’un supplice, hélas ! trop mérité,Ajoute l’infamie à tant de lâcheté ;
Préviens-en la rigueur ; rends toi-même justiceAux projets avortés d’un si noir artifice.
Mes cris s’en vont en l’air, et s’v perdent sans fruit.