EXAMEN DE CLITANDRE.
(il
FLORIDAN.
Ce partage m’oblige, et je tiens tes penséesVers un si beau sujet d’autant mieux adressées,
Que je lui veux céder ce qui m’en appartient.
ALCANDRE.
Taisez-vous, j’aperçois notre blessé qui vient.
SCÈNE V.
ALCANDRE, FLORIDAN, CLÉON, CLITAN-DRE, ROSIDOR, CALISTE, DORISE.
ALCANDRE, à Rosidor.
Au comble de tes vœux, sûr de ton mariage,
N’es-tu point satisfait? que veux-tu davantage?
ROSIDOR.
L’apprendre de vous, sire, et pour remercîmentsNous offrir l’un et l’autre à vos commandements.
ALCANDRE.
Si mon commandement peut sur toi quelque chose,Et si ma volonté de la tienne dispose,
Embrasse un cavalier indigne des liensOù l’a mis aujourd’hui la trahison des siens.
Le prince heureusement l’a sauvé du supplice,fit ces deux que ton bras dérobe à ma justice,Corrompus par Pymante, avaient juré ta mort :
Le suborneur depuis n’a pas eu meilleur sort :
Et, ce traître à présent tombé sous ma puissance,Clitandre fait trop voir quelle est son innocence.ROSIDOR.
Sire, vous le savez, le cœur me l’avait dit :
Et si peu que j’avais envers vous de crédit,
Je l’employai dès lors contre votre colère.
(à Clitandre.)
En moi dorénavant faites état d’un frère.
clitandre, à Rosidor.
En moi, d’un serviteur dont l’amour éperduNe vous conteste plus un prix qui vous est dû.dohise, à Caliste.
Si le pardon du roi me peut donner le vôtre,
Si mon crime...
caliste.
Ah ! ma sœur, tu me prends pour une autre,Si tu crois que je puisse encor m’en souvenir.
ALCANDRE.
Tu ne veux plus songer qu’à ce jour à venirOù Rosidor guéri termine un hyménée.
Clitandre, en attendant cette heureuse journée,Tâchera d’allumer en son âme des feuxPour celle que mon fils désire, et que je veux,
A qui, pour réparer sa faute criminelle,
Je défends désormais de se montrer cruelle;
Et nous verrons alors cueillir en même jourA deux couples d’amants les fruits de leur amour.
♦ » ♦
EXAMEN DE CLITANDRE.
Un voyage que je lis à Paris pour voir le succès de Mé-lite m’apprit qu’elle n’était pas dans les vingt et quatre heu-res : c’était l’unique règle que l’on connût en ce temps-là.J’entendis que ceux du métier la blâmaient de peu d’effets,et de ce que le style en était trop familier. Pour la justifiercontre cette censure par une espèce de bravade, et montrerque ce genre de pièces avait les vraies beautés du théâtre,j’entrepris d’en faire une régulière (c’est-à-dire dans cesvingt et quatre heures), pleine d’incidents, et d’un styleplus élevé, mais qui ne vaudrait rien du tout; en quoi jeréussis parfaitement. Le style en est véritablement plusfort que celui de l’autre; mais c’est tout ce qu’on y peuttrouver de supportable. Il est mêlé de pointes comme danscette première; mais ce n’était pas alors un si grand vicedans le choix des pensées, que la scène en dût être entière-ment purgée. Pour la constitution, elle est si désordonnée,que vous avez de la peine à deviner qui sont les premiersacteurs. Rosidor et Caliste sont ceux qui le paraissent leplus par l’avantage de leur caractère et de leur amour mu-tuel : mais leur action finit dès le premier acte avec leurpéril ; et ce qu’ils disent au troisième et au cinquième nefait que montrer leurs visages, attendant que les autresachèvent. Pymante et Dorise y ont le plus grand emploi;mais ce ne sont que deux criminels qui cherchent à éviterla punition de leurs crimes, et dont même le premier enattente de plus grands pour mettre à couvert les autres,Clitandre', autour de qui semble tourner le nœud de la pièce,puisque les premières actions vont à le faire coupable,et les dernières à le justifier, n’en peut être qu’un hérosbien ennuyeux, qui n’est introduit que pour déclamer enprison, et ne parle pas même à cette maîtresse dont lesdédains servent de couleur à le faire passer pour criminel.Tout le cinquième acte languit, comme celui de Mélite,après la conclusion des épisodes, et n’a rien de surprenant,puisque, dès le quatrième, on devine tout ce qui doit arri-ver, hormis le mariage de Clitandre avec Dorise, qui estencore plus étrange que celui d’Éraste, et dont on n’agarde de se défier.
Le roi et le prince son fils y paraissent dans un emploifort au-dessous de leur dignité : l’un n’y est que commejuge, et l’autre comme confident de son favori. Ce défautn’a pas accoutumé de passer pour défaut : aussi n’est-cequ’un sentiment particulier dont je me fais une règle, quipeut-être ne semblera pas déraisonnable, bien que nouvelle.
Pour m’expliquer, je dis qu’un roi, un héritier de lacouronne, un gouverneur de province, et généralementun homme d’autorité, peut paraître sur le théâtre en troisfaçons : comme roi, comme homme et comme juge; quel-quefois avec deux de ces qualités, quelquefois avec toutesles trois ensemble. Il paraît comme roi seulement quandil n’a intérêt qu’à la conservation de son trône ou de savie, qu’on attaque pour changer l’État, sans avoir l’espritagité d’aucune passion particulière; et c’est ainsi qu’Au-guste agit dans Cinna , et Puocas dans JJéraclius. H paraîtcomme homme seulement quand il n’a que l’intérêt d’une