LA PLACE ROYALE,
ALIDOR.
Nous préserve le ciel d’un pareil désespoir!
Mais votre éloignement n’est plus en mon pouvoir.J’en ai manqué le coup; et, ce que je regrette,
Mon carrosse est parti, mes gens ont fait retraite.
A Paris, et de nuit, une telle beauté,
Suivant un homme seul, est mal en sûreté :
Doraste, ou, par malheur, quelque rencontre pire,Me pourrait arracher le trésor où j’aspire :
Évitons ces périls en différant d’un jour.
ANGÉLIQUE.
Tu manques de courage aussi bien que d’amour,
Et tu me fais trop voir, par ta bizarrerie,
Le chimérique effet de ta poltronnerie.
Alidor ( quel amant ! ) n’ose me posséder.
ALIDOR.
Un bien si précieux se doit-il hasarder?
Et ne pouvez-vous point d’une seule journéeRetarder le malheur de ce triste hyménée?
Peut-être le désordre et la confusion
Qui naîtront dans le bal de cette occasion
Le remettront pour vous; et l’autre nuit, je jure...
, ANGÉLIQUE.
Que tu seras encore ou timide, ou parjure.
Quand tu m’as résolue à tes intentions,
Lâche, t’ai-je opposé tant de précautions?
Tu m’adores, dis-tu ! tu le fais bien paraître ,Rejetant mon bonheur ainsi sur un peut-être.
ALIDOR.
Quoi qu’ose mon amour appréhender pour vous,Puisque vous le voulez, fuyons, je m’y résous ;'
Et malgré ces périls... Mais on ouvre la porte ;
C’est Doraste qui sort, et nous suit à main-forte.
( Alidor s’échappe, et Angélique le veut suivre;mais Doraste l’arrête. )
SCÈNE VII.
ANGÉLIQUE, DORASTE, LYCANTE,
TROUPE D’AMIS.
DORASTE.
Quoi ! ne m’attendre pas ? c’est trop me dédaigner ;
Je ne viens qu’à dessein de vous accompagner ;
Car vous n’entreprenez si matin ce voyageQue pour vous préparer à notre mariage.
Encor que vous partiez beaucoup devant le jour,Vous ne serez jamais assez tôt de retour ;
Vous vous éloignez trop, vu que l’heure nous presse.Infidèle ! est-ce là me tenir ta promesse ?
ANGÉLIQUE.
Eh bien, c’est te trahir. Penses-tu que mon feuD’un généreux dessein te fasse un désaveu?
Je t’acquis par dépit, et perdrais avec joie.
Mon désespoir à tous m’abandonnait en proie ,
ACTE IV, SCENE VIL i«t
Et lorsque d’Alidor je me vis outrager,
Je fis armes de tout afin de me venger.
Tu t’offris par hasard , je t’acceptai de rage;
Je te donnai son bien, et non pas mon courage.
Ce change à mon courroux jetait un faux appas,
Je le nommais sa peine, et c’était mon trépas :
Je prenais pour vengeance une telle injustice ;
Et dessous ces couleurs j’adorais mon supplice.Aveugle que j’étais! mon peu de jugementNe se laissait guider qu’à mon ressentiment.
Mais depuis, Alidor m’a fait voir que son âme,
En feignant un mépris, n’avait pas moins de flamme.U a repris mon cœur en me rendant les yeux ;
Et soudain mon amour m’a fait haïr ces lieux.
DORASTE.
Tu suivais Alidor !
ANGÉLIQUE.
Ta funeste arrivée,
En arrêtant mes pas, de ce bien m’a privée ;
Mais si...
DORASTE.
Tu le suivais!
ANGÉLIQUE.
Oui : fais tous tes efforts ;Lui seul aura mon cœur, tu n’auras que le corps.
DORASTE.
Impudente, effrontée autant comme traîtresse,
De ce cher Alidor tiens-tu cette promesse?
Est-elle de sa main, parjure ? De bon cœurJ’aurais cédé ma place à ce premier vainqueur ;
Mais suivre un inconnu ! me quitter pour Cléandre !
ANGÉLIQUE.
Pour Cléandre !
DORASTE.
J’ai tort ; je tâche à te surprendre.Vois ce qu’en te cherchant m’a donné le hasard ;
C’est ce que dans ta chambre a laissé ton départ :C’est là qu’au lieu de toi j’ai trouvé sur ta tableDe ta fidélité la preuve indubitable.
Lis, mais ne rougis point ; et me soutiens encorQue tu ne fuis ces lieux que pour suivre Alidor.
BILLET DE CLÉANDRE A ANGÉLIQUE.
( Angélique lit. )
« Angélique, reçois ce gage« De la foi que je te promets« Qu’un prompt et sacré mariage« Unira nos jours désormais.
« Quittons ces lieux, chère maîtresse ;
« Rien ne peut que ta fuite assurer mon bonheur ;
« Mais laisse aux tiens cette promesse« Pour sûreté de ton honneur,
« Afin qu’ils en puissent apprendre« Que tu suis ton mari lorsque tu suis Cléandre.
« Cléandre. »
CORNEILLE. — TOME I.
Il