MEDEE, ACTE I. SCÈNE I.
Le sujet qui m’oblige à lui manquer de foi.
Malgré l’aversion d’entre nos deux familles,
De mon tyran Pélie elle gagne les filles,
Et leur feint de ma part tant d’outrages reçus,
Que ces faibles esprits sont aisément déçus.
Elle fait amitié, leur promet des merveilles,
Du pouvoir de son art leur remplit les oreilles ;
Et pour mieux leur montrer comme il est infini,
Leur étale surtout mon père rajeuni.
Pour épreuve elle égorge un bélier à leurs vues,
Le plonge en un bain d’eaux et herbes inconnues,
Lui forme un nouveau sang avec cette liqueur,
Et lui rend d’un agneau la taille et la vigueur.
Les sœurs crient miracle, et chacune ravieConçoit pour son vieux père une pareille envie,
Veut un effet pareil, le demande, et l’obtient,
Mais chacun a son but. Cependant la nuit vient :Médée, après le coup d’une si belle amorce,
Prépare de l’eau pure et des herbes sans force,Redouble le sommeil des gardes et du roi :
La suite au seul récit me fait trembler d’effroi.
A force de pitié ces filles inhumaines
De leur père endormi vont épuiser les veines :
Leur tendresse crédule, à grands coups de couteau,Prodigue ce vieux sang, et fait place au nouveau ;
Le coup le plus mortel s’impute à grand service ;
On nomme piété ce cruel sacrifice;
Et l’amour paternel qui fait agir leurs brasCroirait commettre un crime à n’en commettre pas '.Médée est éloquente à leur donner courage :
Chacune toutefois tourne ailleurs son visage ;
Une secrète horreur condamne leur dessein,
Et refuse leurs yeux à conduire leur main.
POLLUX.
A me représenter ce tragique spectacle,
Qui fait un parricide, et promet un miracle.
J’ai de l’horreur moi-même, et ne puis concevoirQu’un esprit jusque-là se laisse décevoir.
JASON.
Ainsi mon père Æson recouvra sa jeunesse.
Mais oyez le surplus. Ce grand courage cesse;L’épouvante les prend ; Médée en raille, et fuit.
Le jour découvre à tous les crimes de la nuit;
Et pour vous épargner un discours inutile,
Acaste, nouveau roi, fait mutiner la ville,
Nomme Jason l’auteur de cette trahison,
Et pour venger son père assiège ma maison.
Mais j’étais déjà loin, aussi bien que Médée ;
1 Ce morceau est imité du septième livre des Métamorphoses :
His t ut quoique pia est hortatibus, itnpia prima est,
Et y ne sit scelerata > facit scelus : haud tamen ictusUlla suos spectare potest, oculosque reflectunt.
Remarquez que Corneille fut le premier qui sut transportersur la scène française les beautés des auteurs grecs et latins. (Y.)
Et ma famille enfin à Corinthe abordée,
Nous saluons Créon, dont la bénignitéNous promet contre Acaste un lieu de sûreté.
Que vous dirai-je plus ? mon bonheur ordinaireM’acquiert les volontés de la fille et du père;
Si bien que de tous deux également chéri,
L’un me veut pour son gendre, et l’autre pour mari.D’un rival couronné les grandeurs souveraines,
La majesté d’Ægée, et le sceptre d’Athènes,
N’ont rien, à leur avis, de comparable à moi,
Et banni que je suis, je leur suis plus qu’un roi.-Je vois trop ce bonheur, mais je le dissimule;
Et bien que pour Créuse un pareil feu me brûle,
Du devoir conjugal je combats mon amour,
Et je ne l’entretiens que pour faire ma cour.
Acaste cependant menace d’une guerreQui doit perdre Créon et dépeupler sa terre;
Puis, changeant tout à coup ses résolutions,
Il propose la paix sous des conditions.
Il demande d’abord et Jason et Médée :
On lui refuse l’un, et l’autre est accordée ;
Je l’empêche, on débat, et je fais tellement,
Qu’enfin il se réduit à son bannissement.
De nouveau je l’empêche, et Créon me refuse ;
Et pour m’en consoler il m’offre sa Créuse.Qu’eussé-je fait, Pollux , en cette extrémitéQui commettait ma vie avec ma loyauté ?
Car, sans doute, à quitter l’utile pour l’honnête,
La paix allait se faire aux dépens de ma tête ;
Le mépris insolent des offres d’un grand roiAux mains d’un ennemi livrait Médée et moi.
Je l’eusse fait pourtant, si je n’eusse été père :L’amour de mes enfants m’a fait l’âme légère ;
Ma perte était la leur; et cet hymen nouveauAvec Médée et moi les tire du tombeau :
Eux seuls m’ont fait résoudre, et la paix s’est conclue.
POLLUX.
Bien que de tous côtés l’affaire résolueNe laisse aucune place aux conseils d’un ami,
Je ne puis toutefois l’approuver qu’à demi.
Sur quoi que vous fondiez un traitement si rude,C’est montrer pour Médée un peu d’ingratitude ;
Ce qu’elle a fait pour vous est mal récompensé.
Il faut craindre après tout son courage offensé;
Vous savez mieux que moi ce que peuvent ses char-jason. [mes.
Ce sont à sa fureur d’épouvantables armes ;
Mais son bannissement nous en va garantir.
POLLUX.
Gardez d’avoir sujet de vous en repentir.
JASON.
Quoi qu’il puisse arriver, ami, c’est chose faite.
POLLUX.
La termine le ciel comme je le souhaite !