Band 
Tome premier.
Seite
171
JPEG-Download
 

MÉDEE, ACTE

Permettez cependant qu’afin de m’acquitter,

J’aille trouver le roi pour l’en féliciter.

JASON.

Je vous y conduirais, mais j’attends ma princesseQui va sortir du temple.

POLLUX.

Adieu : l’amour vous presse,Et je serais marri qu’un soin officieuxVous fît perdre pour moi des temps si précieux

SCÈNE IL

JASON.

Depuis que mon esprit est capable de flamme 2 ,

Jamais un trouble égal n’a confondu mon âme.

Mon cœur, qui se partage en deux affections,

Se laisse déchirer à mille passions.

Jedoistout àMédée, et je ne puis sans honteEt d’elle et de ma foi tenir si peu de compte :

Je dois tout à Créon, et d’un si puissant roiJe fais un ennemi, si je garde ma foi :

Je regrette Médée, et j’adore Créuse ;

Je vois mon crime en l’une, en l’autre mon excuse ;

Et dessus mon regret mes désirs triomphantsOnt encor le secours du soin de mes enfants.

Mais la princesse vient ; l’éclat d’un tel visageDu plus constant du monde attirerait l’hommage,

Et semble reprocher à ma fidélité' D’avoir osé tenir contre tant de beauté.

SCÈNE III.

CRÉUSE, JASON, CLÉONE.

;. JASON.

i Que votre zèle est long, et que d’impatience; Il donne à votre amant, qui meurt en votre absence!

1 CREUSE.

Je n’ai pas fait pourtant au ciel beaucoup de vœux ;

6 Ayant Jason à moi, j’ai tout ce que je veux.

| JASON.

| Et moi, puis-je espérer l’effet d’une prière

|

| ■ Lelecteurjudicieuxs’aperçoitsansdoulecombienlaplupart

| des expressions sont impropres ou familières dans cette scène.

( Nous demandons grâce pour cette première tragédie. Nous tà-| cherons de ne faire des réflexions utiles que sur les pièces qui• le sont elles-mêmes par les grands exemples qu’on y trouve detous les genres de beautés. (V.)

2 Cette scène, où Jason débute par dire que son esprit est ca-pable de flamme, est entièrement inutile. Et ces scènes, qui neF sont que de liaison, jettent un peu de froid dans nos meilleures

| tragédies, qui ne sont point soutenues parle grand appareil du, théâtre grec, par la magnificence des chœurs, et qui ne sontque des dialogues sur des planches. (V.)

I, SCENE IV. 171

Que ma flamme tiendrait à faveur singulière?

Au nom de notre amour, sauvez deux jeunes fruitsQue d’un premier hymen la couche m’a produits ;Employez-vous pour eux, faites auprès d’un pèreQu’ils ne soient point compris en l’exil de leur mère ;C’est lui seul qui bannit ces petits malheureux,Puisque dans les traités il n’est point parlé d’eux.

CRÉUSE.

J’avais déjà parlé de leur tendre innocence,

Et vous y servirai de toute ma puissance,

Pourvu qu’à votre tour vous m’accordiez un pointQue jusques à tantôt je ne vous dirai point.

JASON.

Dites, et, quel qu’il soit, que ma reine en dispose.

CRÉUSE.

Si je puis sur mon père obtenir quelque chose,

Vous le saurez après; je ne veux rien pour rien 1

CLÉONE.

Vous pourrez au palais suivre cet entretien.

On ouvre chez Médée, ôtez-vous de sa vue;

Vos présences rendraient sa douleur plus émue ;

Et vous seriez marri que cet esprit jalouxMêlât son amertume à des plaisirs si doux.

SCÈNE IV.

MÉDÉE.

Souverains protecteurs des lois de l’hyménée 2 ,Dieux garants de la foi que Jason m’a donnée,

Vous qu’il prit à témoin d’une immortelle ardeurQuand par un faux serment il vainquit ma pudeur,Voyez de quel mépris vous traite son parjure,

Et m’aidez à venger cette commune injure 3 :

S’il me peut aujourd’hui chasser impunément,

Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment.

Et vous, troupe savante en noires barbaries,

Filles de l’Achéron, pestes, larves, furies,

Fières sœurs, si jamais notre commerce étroitSur vous et vos serpents me donna quelque droit,

1 On sent assez que ce vers est plus fait pour la farce quepour la tragédie -, mais nous n’insistons pas sur les fautes de styleet de langage. (V.)

2 Voici des vers qui annoncent Corneille. Ce monologue esttout entier imité de celui de Sénèque le tragique :

DU conjugales, tuque genialis toriLucina custos...

3 Et m’aide* à venger cette commune injure,n’appartient qu’à Corneille. Racine a imité ce vers dans Phè-dre :

Déesse, venge-toi; nos causes sont pareilles.

Mais, dans Corneille, il n’est qu’une beauté de poésie ; dans Ra -cine, il est une beauté de sentiment. Ce monologue pourraitaujourd’hui paraître une amplification, une déclamation de rhé-torique; il est pourtant bien moins chargé de ce défaut que lascène de Sénèque. (V.)