MÉDÉE, ACTE I, SCÈNE Y.
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Quoi ! madame, est-ce ainsi qu’il faut dissimuler?
Et faut-il perdre ainsi des menaces en l’air '?
Les plus ardents transports d’une haine connueNe sont qu’autant d’éclairs avortés dans la nue,Qu’autant d’avis à ceux que vous voulez punir,
Pour repousser vos coups, ou pour les prévenir.
Qui peut, sans s’émouvoir, supporter une offense,Peut mieux prendre à son point le temps de sa ven-Et sa feinte douceur, sous un appât mortel, [geance;Mène insensiblement sa victime à l’autel.
MÉDÉE.
Tu veux que je me taise et que je dissimule!
Nérine, porte ailleurs ce conseil ridicule ;
L’âme en est incapable en de moindres malheurs,
Et n’a point où cacher de pareilles douleurs.
.Tason m’a fait trahir mon pays et mon père,
Et me laisse au milieu d’une terre étrangère,
Sans support, sans amis, sans retraite, sans bien,
La fable de son peuple, et la haine du mien :
Nérine, après cela tu veux que je me taise!
Ne dois-je point encore en témoigner de l’aise,
De ce royal hymen souhaiter l’heureux jour,
Et forcer tous mes soins à servir son amour?
NÉRINE.
Cette lâche ennemie a peur des grands courages ',Et sur ceux qu’elle abat redouble ses outrages.
NÉRINE.
Que sert ce grand courage où l’on est sans pouvoir?
MÉDÉE.
Il trouve toujours lieu de se faire valoir.
NERINE.
Forcez l’aveuglement dont vous êtes séduite,Pour voir en quel état le sort vous a réduite.Votre pays vous hait, votre époux est sans foiDans un si grand revers que vous reste-t-il ?
MEDEE.
Moi, dis-je, et c’est assez ».
Moi,
NERINE.
Quoi! vous seule, madame?
MÉDÉE.
Oui, tu vois en moi seule et le fer et la flamme,
Et la terre, et la mer, et l’enfer, et les deux,
Et le sceptre des rois, et le foudre des dieux.
1 Cela est imité de Sénèque, et enchérit encore sur le mau-vais goût de l’original :
Madame, pensez mieux à l’éclat que vous faites 1 2 .Quelque juste qu’il soit, regardez où vous êtes,Considérez qu’à peine.un esprit plus remisVous tient en sûreté parmi vos ennemis.
MÉDÉE.
L’Ame doit se roidir plus elle est menacée ,
Et contre la fortune aller tête baissée,
La choquer hardiment, et, sans craindre la mort,
Se présenter de frout à son plus rude effort.
1 J’ai déjà dit que je ne ferais aucune remarque sur le stylede cette tragédie, qui est vicieux presque d’un bout à l’autre.J’observerai seulement ici, à propos de ces rimes dissimuleret en Vair, qu’alors on prononçait dissimulair pour rimer àl’air. J’ajouterai qu’on a été longtemps dans le préjugé que larime doit être pour les yerix. C’est pour cette raison qu’on fai-sait rimer cher à bûcher. Il est indubitable que la rime n’a étéinventée que pour l’oreille. C’est le retour des mêmes sons, oudes sons à peu près semblables, qu’on demande, et non pas leretour des mêmes lettres. On fait rimer abhorre, qui a deuxrr, avec encore, qui n’en a qu’une; par la même raison,terre peut rimer à père ; mais je me hâte ne peut rimer avec jemejlalte, parce qu e flatte est bref, et hâte est long. (Y.)
Il ne faut point adopter sans restriction ce principe, que larime n’a été inventée que pour l’oreille; autrement, un singu-lier pourrait très-bien rimer avec un pluriel : il n’est pour elleaucune différence entre empire et conspirent. (P.)
2 Quelques personnes désapprouvent nos poètes d’avoir reçule mot madame dans le style de la tragédie : pourquoi, disent-elles, n’ont-ils pas reçu de même monsieur ? On y a suppléépar seigneur ; et madame, adressé aux fempies, est commeseigneur. Dans les tragédies espagnoles et italiennes, on s’a-dresse aux femmes en prononçant leur nom. Rodrigue, dans leCid, dit toujours Chimène ; Cinna dit toujours Emilie; et laconlidente même d’Émilie Rappelle par son nom. (L. Racine. )
Fortuna fortes meluit, ignavospremit.
Corneille appelle la fortune lâche. Toutes les tragédies qui pré-cédèrent sa Mêdêe sont remplies d’exemples de ce faux bel es-prit. Ces puérilités furent si longtemps en vogue, que l’abbéCotin, du temps même de Boileau et de Molière, donna à lalièvre l’épithète (Fingrate; cette ingrate de lièvre qui attaquaitinsolemment le beau corps de mademoiselle de Guise, où elleétait si bien logée. (Y.)
2 Ce moi est célèbre ; c’est le Medea superest de Sénèque. Cequi suit est encore une traduction de Sénèque; mais, dans l’o-riginal et dans la traduction, ces vers affaiblissent la grandeidée que donne, Moi, dis-je, et c’est assez. Tout ce qui ex-plique un grand sentiment l’énerve. On demande si le Medeasuperest est sublime. Je répondrai à cette question que ce se-rait en effet un sentiment sublime, si ce moi exprimait de lagrandeur de courage. Par exemple, si, lorsque Horatius Co-dés défendit seul un pont contre une armée , on lui eût de-mandé: Que vous reste-t-il? et qu’il eût répondu: Moi, c’eûtété du véritable sublime : mais ici il ne signilie que le pouvoirde la magie; et puisque Médée dispose des éléments, il n’estpas étonnant qu’elle puisse, seule et sans autre secours, sevenger de tous ses ennemis. (V.)
Boileau, dont l’autorité en matière de goût peut balancercelle de Voltaire, trouvait le moi de Médée sublime. «Peut-on« nier, dit-il, qu’il n’y ait du sublime, et du sublime le plus« relevé, dans ce monosyllabe moi? Qu’est-ce donc qui frappe« dans ce passage, sinon la iierté audacieuse de cette magi-« cienne, et sa confiance dans son art? » Nous convenons pour-tant que le merveilleux de Médée rend ce sujet plus propre àl’opéra, qui est un théâtre de prestiges, qu’à la scène fran-çaise , qui doit être un spectacle d’hommes, un spectacle d’ins-truction publique. (P.)
Moi, dis-je, et c’est assez. Des gens difliciles ont prétenduque ce dernier hémistiche affaiblissait la beauté du moi : c’est setromper étrangement; bien loin de diminuer le sublime, ill’achève, carie premier moi pouvait n’étre qu’un élan d’audacedésespérée, mais le second est de réflexion. Elle y a pensé, etelle insiste : Moi, dis-je, et c’est assez. Le premier étonne,le second fait trembler quand on songe que c’est Médée quile prononce. (La H.)