174
MÉDÉE, ACTE
NÉEINE.
L’impétueuse ardeur d’un courage sensibleA vos ressentiments figure tout possible :
Mais il faut craindre un roi fort de tant de sujets.
MÉDÉE.
Mon père, qui l’était, rompit-il mes projets ?
NÉEINE.
Non ; mais il fut surpris, et Créon se défie :
Fuyez, qu’à ses soupçons il ne vous sacrifie.
MÉDÉE.
Las ! je n’ai que trop fui ; cette infidélitéD’un juste châtiment punit ma lâcheté.
Si je n’eusse point fui pour la mort de Pélie,
Si j’eusse tenu bon dedans la Thessalie,
Il n’eût point vu Créuse, et, cet objet nouveauN’eût point de notre hymen étouffé le flambeau.
NÉEINE.
Fuyez encor, de grâce.
MÉDÉE.
Oui, je fuirai, Nérine;
Mais, avant, de Créon on verra la ruine.
Je brave la fortune ; et toute sa rigueur,
En m’ôtant un mari, ne m’ôte pas le cœur;
Sois seulement fidèle, et sans te mettre en peine,Laisse agir pleinement mon savoir et ma haine.néeine , seule.
Madame... Elle me quitte au lieu de m’écouter.
Ces violents transports la vont précipiter;
D’une trop juste ardeur l’inexorable envieLui fait abandonner le souci de sa vie.
Tâchons, encore un coup, d’en divertir le cours.Apaiser sa fureur, c’est conserver ses jours.
ACTE SECOND.
SCÈNE PREMIÈRE.
MÉDÉE, NÉRINE.
NÉEINE.
Bien qu’un péril certain suive votre entreprise,Assurez-vous sur moi, je vous suis toute acquise,Employez mon service aux flammes, au poison,
Je ne refuse rien ; mais épargnez Jason.
Votre aveugle vengeance une fois assouvie,
Le regret de sa mort vous coûterait la vie ;
Et les coups violents d’un rigoureux ennui...
MÉDÉE.
Cesse de m’en parler, et ne crains rien pour lut :Ma fureur jusque-là n’oserait me séduire;
Jason m’a trop coûté pour le vouloir détruire ;
II, SCÈNE II.
Mon courroux lui fait grfice, et ma première ardeurSoutient son intérêt au milieu de mon cœur.
Je crois qu’il m’aime encore, et qu’il nourrit en l’âmeQuelques restes secrets d’une si belle flamme :
Il ne fait qu’obéir aux volontés d’un roiQui l’arrache à Médée en dépit de sa foi.
Qu’il vive, et, s’il se peut, que l’ingrat me demeure ;Sinon, ce m’est assez que sa Créuse meure;
Qu’il la voie cependant, et, jouisse du jourQue lui conserve encor mon immuable amour.
Créon seul et sa fille ont fait la perfidie ;
Eux seuls termineront toute la tragédie :
Leur perte achèvera cette fatale paix.
NÉBIME.
Contenez-vous, madame; il sort de son palais.
SCÈNE II.
CRÉON, MÉDÉE, NÉRINE, soldats.
CEE ON.
Quoi ! je te vois encore! Avec quelle impudencePeux-tu, sans t’effrayer, soutenir ma présence?Ignores-tu l’arrêt de ton bannissement ?
Fais-tu si peu de cas de mou commandement?
Voyez comme elle s’enfle et d’orgueil et d’audace !
Ses yeux ne sont que feu ; ses regards, que menace !Gardes, empêchez-la de s'approcher de moi.
Va, purge mes États d’un monstre tel que toi ;Délivre mes sujets et moi-même de crainte.
MÉDÉE.
De quoi m’accuse-t-on? quel crime, quelle plaintePour mon bannissement vous donne tant d’ardeur?
CEÉON.
Ah ! l’innocence même, et la même candeur 1 !
I C’est dans la scène de Sénèque, qui a servi de modèle àcelle-ci, qu’on trouve ce beau vers :
Si judiccts, cognosce ; si regnas, jubé.
N’es-ta que roi ? commande. Es-tu juge? examine.
C’estdommage que Corneille n’ait pus traduit ce vers : il l’auraitbien mieux rendu.
Ali I l’innocence même, et la même candeur !
Qute causa peliat innocens tnulier rogat.
Cette ironie est, comme on voit, d 3 Sénèque. La ligure de l’i-ronie tient presquejoujours du comique; car l’ironie n’est autrechose qu’une raillerie. L’éloquence souffre cette ligure en prose.Démosthène et Cicéron l’emploient quelquefois. Homère et Vir-gile n’ont pas dédaigné même de s’en servir dans l’épopée ; maisdans la tragédie, il faut l’employer sobrement; il faut qu’ellesoit nécessaire, il faut que le personnage se trouve dans des cir-constances où il ne puisse s’expliquer autrement, où il soitobligé de cacher sa douleur, et de feindre d’applaudir à ce qu’ildéteste.
Racine fait parler ironiquement Axiane à Taxile, quand ellelui dit :
.Approche* puissant roi,
Grand monarque de l'Inde $ on parle ici de toi.
II met aussi quelques ironies dans la bouche d’Herinione;