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Tome premier.
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MËDÉE, ACTE

Médée est un miroir de vertu signalée :

Quelle inhumanité de l’avoir exilée!

Barbare, as-tu si tôt oublié tant d’horreurs?

Repasse tes forfaits, repasse tes fureurs,

Et de tant de pays nomme quelque contréeDont tes méchancetés te permettent l’entrée.

Toute la Thessalie en armes te poursuit :

Ton père te déteste, et l’univers te fuit ;

Me dois-je en ta faveur charger de tant de haines,

Et sur mon peuple et moi faire tomber tes peines?

Va pratiquer ailleurs tes noires actions ;

J’ai racheté la paix à ces conditions.

MËDEE.

Lâche paix, qu’entre vous, sans m’avoir écoutée,Pour m’arracher mon bien vous avez complotée !Paix, dont le déshonneur vous demeure éternel!Quiconque sans l’ouïr condamne un criminel,

Son crime eût-il cent fois mérité le supplice,

D’un juste châtiment il fait une injustice.

CRÉON.

Au regard de Pélie, il fut bien mieux traité ;

Avant que l’égorger tu l’avais écouté?

MÉDÉE.

Écouta-t-il Jason, quand sa haine couverteL’envoya sur nos bords se livrer à sa perte ?

Car comment voulez-vous que je nomme un desseinAu-dessus de sa force et du pouvoir humain ?Apprenez quelle était cette illustre conquête,

Et de combien de morts j’ai garanti sa tête.

Il fallait mettre au joug deux taureaux furieux ;

Des tourbillons de feux s’élancaient de leurs yeux,

Et leur maître Vulcain poussait par leur haleineUn long embrasement dessus toute la plaine;

mais dans ses autres tragédies il ne se sert plus de cette ïigure.Remarquez, en général, que l’ironie ne convient point aux pas-sions : elle ne peut aller au cœur ; elle sèche les larmes. Il y a uneautre espèce d’ironie qui est un retour sur soi-mème, et quiexprime parfaitement l’excès du malheur. C’est ainsi qu’Orestedit, dans YJndromaque :

Oui, je te loue , ô ciel 1 de ta persévérance.

C’est ainsi que Guatimozin disait, au milieu des flammes : litmoi, suis-je sur un lit de rosesP Cette figure est très-noble ettrès-tragique dans Oreste ; et dans Guatimozin elle est sublime.Observez que toutes les scènes semblables à celle-ci sont toujoursfroides ; il convient rarement au tragique de parler longtempsdu passé. Ce poème est natum rebus agendis : ce doit être uneaction. (V.)

Racine n’a pas cessé d’employer l’ironie toutes les fois queson sujet l’a demandé : cette figure convient bien à l’indignation,à la fierté, à la vengeance, en un mot à toutes les passions vio-lentes. Il s’en est servi en maitre dans Britonnicus , dans Iphi-génie, dans Bajazet, et même dans Athalie. Cette réponsed’Abner à Mathan :

Eli quoil Mathan , d’un prêtre est-ce là le langage?

n’est-elle donc pas de l’ironie la plus amère? Que dis-je; l’i-ronie, dans ce passage, ne s’élève-t-elle pas jusqu’au sublime?<*’•)

II, SCÈNE II. 175

Eux domptés, on entrait en de nouveaux hasards ;

Il fallait labourer les tristes champs de Mars,

Et des dents d’un serpent ensemencer leur terre,Dont la stérilité, fertile pour la guerre,

Produisait à l’instant des escadrons armésContre la même main qui les avait semés.

Mais, quoi qu’eût fait contre eux une valeur parfaite,La toison n’était pas au bout de leur défaite :

Un dragon, enivré des plus mortels poisonsQu’enfantent les péchés de toutes les saisons,Vomissant mille traits de sa gorge enflammée •

La gardait beaucoup mieux que toute cette armée ;Jamais étoile , lune, aurore, ni soleil,

Ne virent abaisser sa paupière au sommeil :

Je l’ai seule assoupi ; seule, j’ai par mes charmesMis au joug les taureaux, et défait les gendarmes.

Si lors à mon devoir mon désir limitéEût conservé ma gloire et ma fidélité,

Si j’eusse eu de l’horreur de tant d’énormes fautes,Que devenaient Jason et tous vos Argonautes?

Sans moi, ce vaillant chef, que vous m’avez ravi,Eût péri le premier, et tous l’auraient suivi.

Je ne me repens point d’avoir, par mon adresse,Sauvé le sang des dieux et la fleur de la Grèce ;Zéthès , et Calais, et Pollux, et Castor,

Et le charmant Orphée, et le sage Nestor,

Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie ;

Je vous les verrai tous posséder sans envie ;

Je vous les ai sauvés, je vous les cède tous ;

Je n’en veux qu’un pour moi, n’en soyez pointjaloux.Pour de si bons effets laissez-moi l’infidèle :

Il est mon crime seul, si je suis criminelle ;

Aimer cet inconstant, c’est tout ce que j’ai fait :

Si vous me punissez, rendez-moi mon forfait.

Est-ce user comme il faut d’un pouvoir légitime,

Que me faire coupable et jouir de mon crime?

CRÉON.

Va te plaindre à Colchos.

MÉDÉE.

Le retour m’y plaira.

Que Jason m’y remette ainsi qu’il m’en tira :

Je suis prête à partir sous la même conduiteQui de ces lieux aimés précipita ma fuite.

O d’un injuste affront les coups les plus cruels !Vous faites différence entre deux criminels !

Vous voulez qu’on l’honore, et que de deux complicesL’un ait votre couronne, et l’autre des supplices!

CRÉON.

Cesse de plus mêler ton intérêt au sien.

Ton Jason, pris à part, est trop homme de bien :

Le séparant de toi, sa défense est facile ;

Jamais il n’a trahi son père ni sa ville ;

Jamais sang innocent n’a fait rougir ses mains;Jamais il n’a prêté son bras à tes desseins ;