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Tome premier.
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MÉDÉE, ACTE III, SCÈNE III.

M’oses-tu reprocher des amours légitimes?

MÉDÉE.

Oui, je te les reproche, et de plus...

JASON.

Quels forfaits ?

MÉDÉE.

La trahison, le meurtre, et tous ceux que j’ai faits.

JASON.

Il manque encor ce point à mon sort déplorable,Que de tes cruautés on me fasse coupable.

MÉDÉE.

Tu présumes en vain de t’en mettre à couvert ;Celui-là fait le crime à qui le crime sert.

Que chacun , indigné contre ceux de ta femme,

La traite en ses discours de méchante et d’infâme,Toi seul, dont ses forfaits ont fait tout le bonheur,Tiens-la pour innocente, et défends son honneur.

JASON.

J’ai honte de ma vie, et je hais son usage,

Depuis que je la dois aux effets de ta rage.

MÉDÉE.

La honte généreuse, et la haute vertu!

Puisque tu la hais tant, pourquoi la gardes-tu?

JASON.

Au bien de nos enfants, dont l’âge faible et tendreContre tant de malheurs ne saurait se défendre :Deviens en leur faveur d’un naturel plus doux.

MEDEE.

Mon âme à leur sujet redouble son courroux.

Faut-il ce déshonneur pour comble à mes misères,Qu’à mes enfants Créuse enfin donne des frères !

Tu vas mêler, impie, et mettre en rang pareil,

Des neveux de Sisyphe avec ceux du Soleil !

JASON.

Leur grandeur soutiendra la fortune des autres ;Créuse et ses enfants conserveront les nôtres.

MÉDÉE.

Je l’empêcherai bien ce mélange odieux,

Qui déshonore ensemble et ma race et les dieux.

JASON.

Lassés de tant de maux, cédons à la fortune.

MÉDÉE.

Ce corps n’enferme pas une âme si commune ;

Je n’ai jamais souffert qu’elle me fît la loi,

Et toujours ma fortune a dépendu de moi.

JASON.

La peur que j’ai d’un sceptre...

MÉDÉE.

Ah! cœur rempli de feinte,Tu masques tes désirs d’un faux titre de crainte ;

Un sceptre est l’objet seul qui fait ton nouveau choix.

JASON.

Veux-tu que je m’expose aux haines de deux rois,

Et que mon imprudence attire sur nos têtes,

D’un et d’autre côté, de nouvelles tempêtes ?

MÉDÉE.

Fuis-les, fuis-les tous deux, suis Médée à ton tour,Et garde au moins ta foi, si tu n’as plus d’amour.

JASON.

Il est aisé de fuir, mais il n’est pas facileContre deux rois aigris de trouver un asile.

Qui leur résistera s’ils viennent à s’unir?

MÉDÉE.

Qui me résistera, si je te veux punir,

Déloyal ? Auprès d’eux crains-tu si peu Médée ?

Que toute leur puissance, en armes débordée,Dispute contre moi ton cœur qu’ils m’ont surpris,Et ne sois du combat que le juge et le prix !Joins-leur, si tu le veux, mon père et la Scythie,

En moi seule ils n’auront que trop forte partie.Bornes-tu mon pouvoir à celui des humains? [mains;Contre eux, quand il me plaît, j’arme leurs propresTu le sais, tu l’as vu, quand ces fds de la TerrePar leurs coups mutuels terminèrent leur guerre.

Misérable! je puis adoucir des taureaux;

La flamme m’obéit, et je commande aux eaux;L’enfer tremble, et les cieux, sitôt que je les nomme :Et je ne puis toucher les volontés d’un homme!

Je t’aime encor, Jason, malgré ta lâcheté 1 ;

Je ne m’offense plus de ta légèreté :

Je sens à tes regards décroître ma colère;

De moment en moment ma fureur se modère ;

Et je cours sans regret à mon bannissement,Puisque j’en vois sortir ton établissement.

Je n’ai plus qu’une grâce à demander ensuite :Souffre que mes enfants accompagnent ma fuite;Que je t’admire encore en chacun de leurs traits,

Que je t’aime et te baise en ces petits portraits 2 ;

1 Ce vers n’est point imité de Sénèque ; et Racine, en cet en-droit, s’est rencontré avec Corneille, quand il fait dire à Roxane :

Écoutez, Bajazet, je zens que je vous aime, etc.

La situation et la passion amènent souvent des sentiments etdes expressions qui se ressemblent sans qu’elles soient imitées.Mais quelle différence entre Roxane et Médée ! Le rôle de Médéeest l’essai d’un génie vigoureux et sans art, qui en vain fait déjàquelques efforts contre la barbarie qui enveloppe son siècle ; etle rôle de Roxane est le chef-d’œuvre de l’esprit et du goût dansun temps plus heureux : l’un est une statue grossière de l’an-cienne Egypte, l’autre est une statue de Phidias. (V.)

2 On sent assez que le mot baise ne serait pas souffert aujour-d’hui ; mais il y a une réflexion plus importante à faire : Médéeconçoit la vengeance la plus horrible, et qui retombe sur elle-même. Pour y parvenir, elle a recours à la plus indigne four-berie : elle devient alors exécrable aux spectateurs ; elle attire-rait la pitié, si elle égorgeait ses enfants dans un moment dedésespoir et de démence. C’est une loi du théâtre qui ne souffreguère d’exception ; ne commettez jamais de grands crimes quequand de grandes passions en diminueront l’atrocité, et vousattireront même quelque compassion des spectateurs. Cléopâtre,à la vérité, dans la tragédie de Sodogune, ne s’attire nulle com-passion ; mais songez que si elle n’était pas possédée de la pas-