182 MÉDÉE, ACTE
Et que leur cher objet entretenant ma flamme,
Te présente à mes yeux aussi bien qu’à mon âme.
JASON.
Ah ! reprends ta colère, elle a moins de rigueur.M’enlever mes enfants, c’est m’arracher le cœur ;
Et Jupiter tout prêt à m’écraser du foudre,
Mon trépas à la main, ne pourrait m’y résoudre.
C’est pour eux que je change; et la Parque, sans eux,Seule de notre hymen pourrait rompre les nœuds.
MÉDÉE.
Cet amour paternel, qui te fournit d’excuses,
Me fait souffrir aussi que tu me les refuses ;
Je ne t’en presse plus ; et prête à me bannir,
Je ne veux plus de toi qu’un léger souvenir.
JASON.
Ton amour vertueux fait ma plus grande gloire ;
Ce serait me trahir qu’en perdre la mémoire :
Et le mien envers toi, qui demeure éternel,
T’en laisse en cet adieu le serment solennel.
Puissent briser mon chef les traits les plus sévèresQue lancent des grands dieux les plus âpres colères ;Qu’ils s’unissent ensemble afin de me punir,
Si je ne perds la vie avant ton souvenir !
SCÈNE IV.
médée, nérine.
MÉDÉE.
J’y donnerai bon ordre : il est en ta puissanceD’oublier mon amour, mais non pas ma vengeance;Je la saurai graver en tes esprits glacésPar des coups trop profonds pour en être effacés I .
11 aime ses enfants, ce courage inflexible :
Son faible est découvert; par eux il est sensible,
Par eux mon bras, armé d’une juste rigueur,
Va trouver des chemins à lui percer le cœur.
NÉRINE.
Madame, épargnez-les, épargnez vos entrailles;N’avancez point par là vos propres funérailles :
Contre un sang innocent pourquoi vous irriter,
Si Créuse en vos lacs se vient précipiter ?
Elle-même s’y jette, et Jason vous la livre.
MÉDÉE.
Tu flattes mes désirs.
NÉRINE.
Que je cesse de vivre,
sion forcenée de régner, on ne la pourrait pas souffrir : et quesi elle n’était pas punie, la pièce ne pourrait être jouée. ( Y. )
1 Cette idée détestable de tuer ses propres enfants pour sevenger de leur père, idée un peu soudaine, et qui ne laisse voirque l’atrocité d’une vengeance révoltante, sans qu’elle soit icicombattue par les moindres remords, est encore prise de Sé-nèque , dont Corneille a imité les beautés, et les défauts. ( Y. )
IV, SCÈNE I.
Si ce que je vous dis n’est pure vérité !
MÉDÉE.
Ah ! ne me tiens donc plus l’âme en perplexité!
NÉRINE.
Madame, il faut garder que quelqu’un ne vous voie,Et du palais du roi découvre notre joie :
Un dessein éventé succède rarement.
MÉDÉE.
Rentrons donc, et mettons nos secrets sûrement.
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
MÉDÉE, NÉRINE.
médée , seule dans sa grotte magique.
C’est trop peu de Jason que ton œil me dérobe,
C’est trop peu de mon lit, tu veux encor ma robe,Rivale insatiable; et c’est encor trop peu,
Si, la force à la main, tu l’as sans mon aveu ;
Il faut que par moi-même elle te soit offerte,
Que, perdant mes enfants, j’achète encor leur perte ;Il eu faut un hommage à tes divins attraits ;
Et des remercîments au vol que tu me fais.
Tu l’auras ; mon refus serait un nouveau crime :
Mais je t’en veux parer pour être ma victime,
Et sous un faux semblant de libéralité,
Soûler et ma vengeance et ton avidité.
Le charme est achevé, tu peux rentrer, Nérine 1 .
(Nérine entre, et Médée continue.)Mes maux dans ces poisons trouvent leur médecine :Vois combien de serpents à mon commandementD’Afrique jusqu’ici n’ont tardé qu’un moment,
Et contraints d’obéir à mes charmes funestes,
Ont sur ce don fatal vomi toutes leurs pestes.L’amour à tous mes sens ne fut jamais si doux
1 Dans la tragédie de Macbeth, qu’on regarde comme un chef-d’œuvre de Shakespeare, trois sorcières font leurs enchante-ments sur le théâtre : elles arrivent au milieu des éclairs et dutonnerre avec un grand chaudron, dans lequel elles font bouil-lir des herbes. Le chat a miaulé trois fois, disent-elles; il esttemps, il est temps. Elles jettent un crapaud dans le chaudron,et apostrophent le crapaud, en criant en refrain : Double, dou-ble, chaudron, trouble; que le feu brûle, que Veau bouille;double, double. Cela vaut bien les serpents qui sont venus d’A-frique en un moment, et ces herbes que Médée a cueillies lepied nu, en faisant pâlir la lune ; et ce plumage noir d'une har-pie. Ces puérilités ne seraient pas admises aujourd’hui.
C’est à l’opéra, c’est à ce spectacle consacré aux fables, queces enchantements conviennent, et c’est là qu’ils ont été lemieux traités. (V.)