190 MÉDÉE, ACTE
SCÈNE VI.
MÉDÉE, JASON.
médée en haut sur un balcon .
Lâche, ton désespoir encore en délibère 1 ?
Lève les yeux, perfide, et reconnais ce brasQui t’a déjà vengé de ces petits ingrats 2 ;
Ce poignard que tu vois vient de chasser leurs âmes,Et noyer dans leur sang les restes de nos flammes.Heureux père et mari, ma fuite et leur tombeauLaissent la place vide à ton hymen nouveau.Réjouis-t’en, Jason, va posséder Créuse :
Tu n’auras plus ici personne qui t’accuse;
Ces gages de nos feux ne feront plus pour moiDe reproches secrets à ton manque de foi.
JASON.
Horreur de la nature, exécrable tigresse!
MÉDÉE.
Va, bienheureux amant, cajoler ta maîtresse 3 :
A cet objet si cher tu dois tous tes discours ;
Parler encore à moi, c’est trahir tes amours.
Va lui, va lui conter tes rares aventures,
Et contre mes effets ne combats point d’injures.
JASON.
Quoi ! tu m’oses braver, et ta brutalitéPense encore échapper à mon bras irrité ?
1 Chose étrange, Médée trouve ici le secret d’étre froide enégorgeant ses enfants ! C’est qu’après la mort de Créon et deCréuse, ce parricide n’est qu’un surcroît de vengeance, une se-conde catastrophe, une barbarie inutile. ( V. )
2 On ne relèvera pas ici l’expression très-vicieuse, de ces pe-tits ingrats, parce qu’on n’en relève aucune. Le plus capital detous les défauts dans la tragédie est de faire commettre de cescrimes qui révoltent la nature, sans donner au criminel des re-mords aussi grands que son attentat, sans agiter son àme pardes combats touchants et terribles, comme on l’a déjà insinué.Médée, après avoir tué ses deux enfants, au lieu de se vengerde son mari, qui seul est coupable, s’en va en le raillant. (V. )
3 Lorsqu’à ces crimes commis de sang-froid on joint une telleraillerie, c’est le comble de l’atrocité dégoûtante. Il fallait, parun coup de l’art, intéresser pour Médée, s’il était possible : c’eutété l’effort du génie. Le Tasse intéresse pour Armide, qui estmagicienne comme Médée, et qui, comme elle, est abandonnéede son amant. Et lorsque Quinault fait paraitre Médée, il luifait dire ces beaux vers :
Le destin de Médée est d’être criminelle;
Mais son cœur était fait pour aimer la vertu.
Au reste, il ne sera pas inutile de dire ici aux lecteurs quine savent pas le latin, ou qui n’en lisent guère, que c’est dans laMédée de Sénèque qu’on trouve cette fameuse prophétie, qu’unjour l’Amérique sera découverte, venient annis secula seris.Il y en a une dans le Dante encore plus circonstanciée, et plusclairement exprimée ; c’est touchant la découverte des étoiles dupôle antarctique. Il suflirait de ces deux exemples pour prouverque les poêles méritent le nom de prophètes, vates. Jamais, eneffet, il n’y eut de prédiction mieux accomplie. Si Sénèque avaiten effet eu l’Amérique en vue, tout l’art qu’on attribue à Médéen’aurait pas approché du sien. ( V. )
V, SCÈNE VII.
Tu redoubles ta peine avec cette insolence.
MÉDÉE.
Et que peut contre moi ta débile vaillance?
Mon art faisait ta force, et tes exploits guerriersTiennent de mon secours ce qu’ils ont de lauriers.
JASON.
Ah ! c’est trop en souffrir; il faut qu’un prompt suppliceDe tant de cruautés à la fin te punisse.
Sus, sus, brisons la porte, enfonçons la maison;
Que des bourreaux soudain m’en fassent la raison.
Ta tête répondra de tant de barbaries.médée , en l'air dans un char tirépar deux dragons.Que sert de t’emporter à ces vaines furies?
Épargne, cher époux, des efforts que tu perds ;
Vois les chemins de l’air qui me sont tous ouverts;C’est par là que je fuis, et que je t’abandonnePour courir à l’exil que ton change m’ordonne.Suis-moi, Jason, et trouve en ces lieux désolésDes postillons pareils à mes dragons ailés.
Enfin je n’ai pas mal employé la journéeQue la bonté du roi, de grâce, m’a donnée ;
Mes désirs sont contents. Mon père et mon pays,
Je ne me repens plus de vous avoir trahis ;
Avec cette douceur j’en accepte le blâme.
Adieu, parjure : apprends à connaître ta femme,Souviens-toi de sa fuite, et songe une autre foisLequel est plus à craindre ou d’elle ou de deux rois.
SCÈNE VII.
JASON.
O dieux! ce char volant, disparu dans la nue",
La dérobe à sa peine, aussi bien qu’à ma vue ;
Et son impunité triomphe arrogammentDes projets avortés de mon ressentiment.
Créuse, enfants, Médée, amour, haine, vengeance,Où dois-je désormais chercher quelque allégeance?Où suivre l’inhumaine, et dessous quels climatsPorter les châtiments de tant d’assassinats?
Va, furie exécrable, en quelque coin de terreQue t’emporte ton char, j’y porterai la guerre;J’apprendrai ton séjour de tes sanglants effets,
Et te suivrai partout au bruit de tes forfaits.
Mais que me servira cette vaine poursuite,
Si l’air est un chemin toujours libre à ta fuite,
Si toujours tes dragons sont prêts à t’enlever,
Si toujours tes forfaits ont de quoi me braver?Malheureux, ne perds point contre une telle audaceDe ta juste fureur l’impuissante menace ;
Ne cours point à ta honte, et fuis l’occasion
1 Voilà encore un monologue plus froid que tout le reste;rien n’est plus insipide que de longues horreurs. (V.)