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Tome premier.
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EXAMEN DE MÉDÉE.

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D’accroître sa victoire et ta confusion.

Misérable! perfide ! ainsi donc ta faiblesseÉpargne la sorcière, et trahit ta princesse !

Est-ce là le pouvoir qu’ont sur toi ses désirs,

Et ton obéissance à ses derniers soupirs ?

Venge-toi, pauvre amant, Créuse le commande ;

Ne lui refuse point un sang qu’elle demande,

Écoute les accents de sa mourante voix,

Et vole sans rien craindre à ce que tu lui dois.

A qui sait bien aimer il n’est rien d’impossible.Eusses-tu pour retraite un roc inaccessible,Tigresse, tu mourras ; et malgré ton savoir,

Mon amour te verra soumise à son pouvoir ;

Mes yeux se repaîtront des horreurs de ta peine :Ainsi le veut Créuse, ainsi le veut ma haine.

Mais quoi ! je vous écoute, impuissantes chaleurs !Allez, n’ajoutez plus de comble à mes malheurs.Entreprendre une mort que le ciel s’est gardée,

C’est préparer encore un triomphe à Médée.

Tourne avec plus d’effet sur toi-même ton bras,

Et punis-toi, Jason, de ne la punir pas.

Vains transports, où sans fruit mon désespoir s’arnu-Çessez de m’empêcher de rejoindre Créuse. [se,Ma reine, ta belle âme, en partant de ces lieux,

M’a laissé la vengeance, et je la laisse aux dieux ;

Eux seuls, dont le pouvoir égale la justice,

Peuvent de la sorcière achever le supplice.

Trouve-le bon, chère ombre, et pardonne à mes feuxSi je vais te revoir plus tôt que tu ne veux 1 .

{Il se tue.)

1 Cette piècen’eut qu’un succès médiocre, quoiqu’elle fut au-dessus de tout ce qu’on avait donné jusqu’alors. Un ouvragepeut toucher avec les plus énormes défauts, quand il est animépar une passion vive et par un grand intérêt, comme le Cid;mais de longues déclamations ne réussissent en aucun pays nien aucun temps. La Médée de Sénèque, qui avait ce défaut, n’eutpoint de succès chez les Romains ; celle de Corneille n’a pu res-ter au théâtre.

On ne représente d’autre Médée à Paris que celle de Longe-pierre , tragédie à la vérité très-médiocre, et où le défaut desGrecs, qui était la vaine déclamation, est poussé à l’excès :mais lorsqu’une actrice imposante fait valoir le rôle de Médée,cette pièce aquelque éclat aux représentations, quoique la lec-ture en soit peu supportable.

Ces tragédies, uniquement tirées de la fable, et où tout est in-croyable, ont aujourd’hui peu de réputation parmi nous, depuisque Corneille nous a accoutumés au vrai ; et il faut avouer qu’unhomme sensé qui vient d’entendre la délibération d’Auguste, deCinna et de Maxime, a bien de la peine à supporter Médée tra-versant les airs dans un char traîné par des dragons. Un défautplus grand encore dans la tragédie de Médée , c’est qu’on nes’intéresse à aucun personnage. Médée est une méchante femmequi se venge d’un malhonnête homme. La manière dont Cor-neille a traité ce sujet nous révolte aujourd’hui ; celles d’Euri-pide et de Sénèque nous révolteraient encore davantage. (,V. )

EXAMEN DE MÉDÉE.

Cette tragédie a été traitée en grec par Euripide 1 , et enlatin par Sénèque ; et c’est sur leur exemple que je me suisautorisé à en mettre le lieu dans une place publique,quelque peu de vraisemblance qu’il y ait à y faire parlerdes rois, et à y voir Médée prendre les desseins de sa ven-geance. Elle en fait confidence, chez Euripide, à tout lechœur, composé de Corinthiennes, sujettes de Créon, etqui devaient être du moins au nombre de quinze, à quielle dit hautement qu’elle fera périr leur roi, leur prin-cesse et son mari, sans qu’aucune d’elles ait la moindrepensée d’en donner avis à ce prince.

Pour Sénèque, il y a quelque apparence qu’il ne lui faitpas prendre ces résolutions violentes en présence duchœur, qui n’est pas toujours sur le théâtre, et n’y parlejamais aux autres acteurs: mais je ne puis comprendrecomme, dans son quatrième acte, il lui fait achever sesenchantements en place publique; et j’ai mieux aimérompre l’unité exacte du lieu, pour faire voir Médée dansle même cabinet où elle a fait ses charmes, que de l’imiteren ce point.

Tous les deux m’ont semblé donner trop peu de dé-fiance à Créon des présents de cette magicienne, offenséeau dernier point, qu’il témoigne craindre chez l’un et chezl’autre, et dont il a d’autant plus de lieu de se défier,qu’elle lui demande instamment un jour de délai pour sepréparer à partir, et qu’il croit qu’elle ne le demande quepour machiner quelque chose contre lui, et troubler lesnoces de sa fdle.

J’ai cru mettre la chose dans un peu plus de justesse,par quelques précautions que j’y ai apportées : la première,en ce que Créuse souhaite avec passion cette robe queMédée empoisonne, et qu’elle oblige Jason à la tirer d’ellepar adresse ; ainsi, bien que les présents des ennemis doi-vent être suspects, celui-ci ne le doit pas être, parce quece n’est pas tant un don qu’elle fait qu’un payement qu’onlui arrache de la grâce que ses enfants reçoivent ; la se-conde , en ce que ce n’est pas Médée qui demande ce jourde délai qu’elle emploie à sa vengeance, mais Créon quile lui donne de son mouvement, comme pour diminuerquelque chose de l’injuste violence qu’il lui fait, dont ilsemble avoir honte en lui-même; et la troisième enfin,en ce qu’après les défiances que Pollux lui en fait prendrepresque par force, il en fait faire l’épreuve sur une autre,avant que de permettre à sa fille de s’en parer.

L’épisode d’Ægée n’est pas tout à fait de mon inven-tion; Euripide l’introduit en son troisième acte, mais seu-lement comme un passant à qui Médée fait ses plaintes, etqui l’assure d’une retraite chez lui à Athènes, en considé-ration d’un service qu’elle promet de lui rendre. En quoi

1 Les amateurs du théâtre qui liront cet Examen et les suivantss’apercevront assez que Corneille raisonnait plus qu’il ne sen-tait ; au lieu que Racine sentait plus qu’il ne raisonnait : et authéâtre il faut sentir.

Corneille, dans ses réflexions sur Médée, ne touche aucun despoints essentiels, qui sont les personnages inutiles, les lon-gueurs, les froides déclamations, le mauvais style et le comiquemêlé à l’horreur. (V.)