L’ILLUSION,
COMÉDIE-. — 1636.
.- ^noow
A MADEMOISELLE M. F. D. R.
Mademoiselle,
Voici un étrange monstre * que je tous dédie. Le pre-mier acte n’est qu’un prologue, les trois suivants font unecomédie imparfaite, le dernier est une tragédie : et toutcela, cousu ensemble, fait une comédie. Qu’on en nommel’invention bizarre et extravagante tant qu’on voudra, elleest nouvelle; et souvent la grâce de la nouveauté, parminos Français, n’est pas un petit degré de bonté. Son suc-cès ne m’a point fait de honte sur ie théâtre, et j’ose direque la représentation de cette pièce capricieuse ne vous apoint déplu, puisque vous m’avez commandé de vous enadresser l’épître quand elle irait sous la presse. Je suis audésespoir de vous la présenter en si mauvais état, qu’elleen est méconnaissable : la quantité de fautes que l’impri-meur a ajoutées aux miennes la déguise, ou, pour mieux
* Ce qu’on n’a point assez remarqué, c’est que Corneille,quoique naturellement porté au grand et au sublime, ait puméconnaître si longtemps la carrière où l’appelait son génie.Un goût de préférence parut d’abord l’entrainer vers la comé-die; et même après Mèdèe, qui fut son premier essai dans legenre tragique, et dans laquelle on découvre déjà des beautésd’un ordre supérieur, il y fut encore ramené par la force del’habitude. Il donna l 'Illusion, pièce plus bizarre qu'agréable,et qui, loin d’annoncer des progrès, devait, après un ouvragetel que Mèdèe , être plutôt regardée comme une chute. Cettecomédie parut d’abord sous le titre de VIllusion comique.
2 Celte pièce mérite véritablement le nom que lui donne Cor-neille, et pouvait être regardée comme un sommeil de l’auleuraprès la tragédie de Mèdèe : mais quel réveil que la pièce duCid, qui suivit immédiatement cette farce!
Le personnage de Matamore lit cependant le succès de Y Illu-sion comique , et la conserva même assez longtemps au théâ-tre. Le public, dont le goût n’était pas encore formé, prenaitpour beau ce qui n’était que bizarre, ou même extravagant.Les Visionnaires de Desmarets, comédie qui n’était remplieque de personnages aussi outrés que celui de Matamore, furenttrès-applaudis; et dans les plus belles années du siècle deLouis XIV, madame de Sévigné, qui faisait assez peu de cas destragédies de Racine, convient qu’elle s’amusa beaucoup auxVisionnaires. Rien ne justiüe mieux ces vers de Boileau, qu’ilserait dur pourtant d’appliquer à madame de Sévigné :
Tous les jours , à la cour, un sot de qualité !
Peut juger de travers avec impunité;
A Malherbe, à Racan, préférer Théophile, etc. j
(p-)
dire, la change entièrement. C’est l’effet de mon absencede Paris, d’où mes affaires m’ont rappelé sur le point qu’ill’imprimait, et m’ont obligé d'en abandonner les épreuvesà sa discrétion. Je vous conjure de ne la lire point quevous n’ayez pris la peine de corriger ce que vous trouverezmarqué en suite de cette épître. Ce n’est pas que j’y aieemployé toutes les fautes qui s’y sont coulées; Je nombreen est si grand, qu’il eût épouvanté le lecteur : j’ai seule-ment choisi celles qui peuvent apporter quelque corruptionnotable au sens, et qu’on ne peut pas deviner aisément.Pour les autres, qui ne sont que contre la rime, ou l'or-thographe, ou la ponctuation, j’ai cru que le lecteur ju-dicieux y suppléerait sans beaucoup de diflieiilté, etqu’ainsiil n’était pas besoin d’en charger cette première feuille.Cela m’apprendra à ne hasarder plus de pièces à l’impres-sion durant mon absence. Ayez assez de bonté pour nedédaigner pas celle-ci, toute déchirée qu’elle est; et vousm’obligerez d’autant plus à demeurer toute ma vie,
Mademoiselle ,
Le plus fidèle et le plus passionnéde vos serviteurs,
CORNEILLE.
PERSONNAGES.
ALCANDRE, magicien.
PRIDAMANT, père de Clindor.
DORANTE, ami de Pridamant.
MATAMORE, capitan gascon, amoureux d’Isabelle.
CLINDOR, suivant du capitan, et amant d’Isabelle.
ADRASTE, gentilhomme, amoureux d’Isabelle.
GERONTE, père d’Isabelle.
ISABELLE, tille de Géroute.
LYSE, servante d’Isabelte.
Geôlier de Bordeaux.
Page du capitan.
CLINDOR, représentant Théacène, seigneur anglais.
ISABELLE, représentant Hippolyte, femme de Théagène.
LYSE, représentant Clarine, suivante d’Hippolyte.
ERASTE, écuyer de Florilame.
Troupe de domestiques d’Adraste.
Troupe de domestiques de Florilame.
La scène est en Touraine, en une campagne proche de la grottedu magicien.