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Tome premier.
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LE CID,

TRAGÉDIE. — 1636.

A MADAME LA DUCHESSE

D’AIGUILLON ■.

Madame,

Ce portrait vivant que je vous offre représente un hérosassez reconnaissable aux lauriers dont il est couvert. Sa viea été une suite continuelle de victoires ; son corps, portédans son armée, a gagné des batailles après sa mort; etson nom, au bout de six cents ans, vient encore triompheren France. Il y a trouvé une réception trop favorablepour se repentir d’ètre sorti de son pays, et d’avoir apprisà parler une autre langue que la sienne. Ce succès a passémes plus ambitieuses espérances, et m’a surpris d’abord;mais il a cessé de m’étonner depuis que j’ai vu la satisfac-tion que vous avez témoignée quand il a paru devant vous.Alors j’ai osé me promettre de lui tout ce qui en est ar-rivé , et j’ai cru qu’après les éloges dont vous l’avez honoré,cet applaudissement universel ne lui pouvait manquer.Et véritablement, Madame, on ne peut douter avec rai-son de ce que vaut une chose qui a le bonheur de vousplaire; le jugement que vous en faites est la marque assu-rée de son prix : et comme vous donnez toujours libérale-ment aux véritables beautés l’estime qu’elles méritent, lesfausses n’ont jamais le pouvoir de vous éblouir. Mais votregénérosité ne s'arrête pas à des louanges stériles pour lesouvrages qui vous agréent; elle prend plaisir à s’étendreutilement sur ceux qui les produisent, et ne dédaigne pointd’employer en leur faveur ce grand crédit 2 que votre qua-lité et vos vertus vous ont acquis. J’en ai ressenti des effetsqui me sont trop avantageux pour m’en taire, et je ne vousdois pas moins de remercîments pour moi que pour leCid. C’est une reconnaissance qui m’est glorieuse, puis-

1 Marie-Madeleine de Yignerot, iille de la sœur du cardinalet de René de Vignerot, seigneur de Pont-Courley. Elle épousale marquis du Roure de Combalet, et fut dame d’atours de lareine ; elle fut duchesse d’Aiguillon, de son chef, sur la lin de1637. (V.)

2 La duchesse d’Aiguillon avait un très-grand crédit, en effet,sur son oncle le cardinal ; et, sans elle, Corneille aurait été en-tièrement disgracié : il le fait assez entendre par ces paroles.Ses ennemis acharnés l’avaient peint comme un esprit altier quibravait le premier ministre, et qui confondait dans un méprisgénéral leurs ouvrages, et le goût de celui qui les protégeait. Laduchesse d’Aiguillon rendit dans cette affaire un aussi grand

qu’il m’est impossible de publier que je vous ai de grandesobligations, sans pubber en même temps que vous m’avezassez estimé pour vouloir que je vous en eusse. Aussi, Ma-dame, si je souhaite quelque durée pour cet heureux effortde ma plume, ce n’est point pour apprendre mon nom àla postérité, mais seulement pour laisser des marques éter-nelles de ce que je vous dois, et faire lire à ceux qui naî-tront dans les autres siècles la protestation que je fais d’êtretoute ma vie,

Madame ,

Votre très-humble, très-obéissantet très-obligé serviteur,

CORNEILLE.

AVERTISSEMENT.

Fragment de l’historien Mariana, Historia de Espana.

L. IV e , c. 50.

« Avia pocosdias antes hecho campo con D. Go-« mez conde de Gormaz. Yenciole, ydiole la muerte.k Lo que resulto de este caso, fue que caso con dona« Ximena, hija y heredera del mismo conde. Ella« niisma 1 requirio al rey que se le diesse por marido« (ya estaba muy prendada de sus partes), d le« castigasse conforme a las leyes, por la muerte que« dio a su padre. Hizose el casamiento, que d todos« estaba â cuento, con el quai por el grau dote de« su esposa, que se allego al estado que él ténia de« su padre, seaumento enpoder y riquezas. »

Voilà ce qu’a prêté l’histoire à D. Guillem de Castro, quia mis ce fameux événement sur le théâtre avant moi. Ceux

service à son.oncle qu’à Corneille : elle lui sauva dans la posté-rité la honte de passer pour l’approbateur de Colletet et l’en-nemi du Cid et de Cinna. ( V. )

' Ces paroles de Mariana suffisent pour justifier Corneille :« Chimène demanda au roi qu’il fit punir le Cid selon les lois,« ou qu’il le lui donnât pour époux. »

On voit combien la vérité historique est adoucie dans la tra-gédie. (V.)