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Tome premier.
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LE CID, ACTE I, SCENE II.

Je vous laisse à juger s’il prendra bien son temps,

Et si tous vos désirs seront bientôt contents.

CHIMÈNE.

Il semble toutefois que mon âme troubléeRefuse cette joie, et s’en trouve accablée.

Un moment donne au sort des visages divers,

Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers.elvibe.

Vous verrez cette crainte heureusement déçue.

CHIMÈNE.

Allons, quoi qu’il en soit, en attendre l’issue.

SCÈNE II.

L’INFANTE, LÉONOR, page',l'infante.

Page, allez avertir Chimène de ma partQu’aujourd’hui pour me voir elle attend un peu tard,Et que mon amitié se plaint de sa paresse.

{Le page rentre .)

LÉONOR.

Madame, chaque jour même désir vous presse;

Et dans son entretien je vous vois chaque jourDemander en quel point se trouve son amour.l’infante.

Ce n’est pas sans sujet; je l’ai presque forcéeA recevoir les traits dont son âme est blessée :

Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main,

Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain ;

Ainsi de ces amants ayant formé les chaînes,

Je dois prendre intérêt à voir finir leurs peines.

LÉONOB.

Madame, toutefois parmi leurs bons succèsVous montrez un chagrin qui va jusqu’à l’excès.

Cet amour, qui tous deux les comble d’allégresse,Fait-il de ce grand cœur la profonde tristesse?

Et ce grand intérêt que vous prenez pour euxVous rend-il malheureuse alors qu’ils sont heureux?Mais je vais trop avant, et deviens indiscrète.

. 1 C’est ici un défaut intolérable pour nous. La scène restevide, les scènes ne sont point liées, l’action est interrompue.Pourquoi les acteurs précédents s’en vont-ils ? pourquoi cesnouveaux acteurs viennent-ils? comment l’un peut-il s’en alleret l’autre arriversans se voir? comment Chimène peul-elle voirl’infante sans la saluer? Ce grand défaut était commun à toutel’Europe, et les Français seuls s’en sont corrigés. Plus il est dif-ficile de lier toutes les scènes, plus cette difficulté vaincue a demérite ; mais il ne faut pas la surmonter aux dépens de la vrai-semblance et de l’intérêt. C’est un des secrets de ce grand artde la tragédie, inconnu encore à la plupart de ceux qui l’exer-cent. Non-seulement on a retranché cette scène de l’infante,mais on a supprimé tout son rôle; et Corneille ne s’était permiscette faute insupportable que pour remplir l’étendue malheu-reusement prescrite à une tragédie. Il vaut mieux la faire beau-coup trop courte : un rôle superflu la rend toujours trop lon-gue. (V.)

l’infante.

Ma tristesse redouble à la tenir secrète.

Écoute, écoute enfin comme j’ai combattu,

Écoute quels assauts brave encor ma vertu.

L’amour est un tyran qui n’épargne personne.

Ce jeune cavalier, cet amant que je donne,

Je l’aime.

LÉONOR.

Vous l’aimez!

l’infante.

Mets la main sur mon cœur,Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur,Comme il le reconnaît.

LÉONOB.

Pardonnez-moi, madame,

Si je sors du respect pour blâmer cette llamme.

Une grande princesse à ce point s’oublierQue d’admettre en son cœur un simple cavalier !

Et que dirait le roi, que dirait la Castille?

Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille?l’infante.

Il m’en souvient si bien que j’épandrai mon sang,Avant que je m’abaisse à démentir mon rang.

Je te répondrais bien que dans les belles âmesLe seul mérite a droit de produire des flammes;

Et si ma passion cherchait à s’excuser,

Mille exemples fameux pourraient l’autoriser :

Mais je n’en veux point suivre où ma gloire s’engage ;La surprise des sens n’abat point mon courage ;

Et je me dis toujours qu’étant fille de roi,

Tout autre qu’un monarque est indigne de moi.Quand je vis que mon cœur ne se pouvait défendre,Moi-même je donnai ce que je n’osais prendre.

Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens,

Et j’allumai leurs feux pour éteindre les miens.

Ne t’étonne donc plus si mon âme gênéeAvec impatience attend leur hyménée ;

Tu vois que mon repos en dépend aujourd’hui.

Si l’amour vit d’espoir, il périt avec lui ;

C’est un feu qui s’éteint, faute de nourriture ;

Et malgré la rigueur de ma triste aventure,

Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari,

Mon espérance est morte, et mon esprit guéri.

Je souffre cependant un tourment incroyable..Jusques à cet hymen Rodrigue m’est aimable :

Je travaille à le perdre, et le perds à regret ;

Et de là prend son cours mon déplaisir secret.

Je vois avec chagrin que l’amour me contraigneA pousser des soupirs pour ce que je dédaigne;

Je sens en deux partis mon esprit divisé.

Si mon courage est haut, mon cœur est embrasé.Cet hymen m’est fatal, je le crains, et souhaite :

Je n’ose en espérer qu’une joie imparfaite.

Ma gloire et mon amour ont nour moi tant d'appas,