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Tome premier.
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LE CID, ACTE I, SCÈNE VII.

Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriersQue pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?Mon bras, qu’avec respect toute l’Espagne admire,Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,

Tant de fois affermi le trône de son roi,

Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?

O cruel souvenir de ma gloire passée !

OEuvre de tant de jours en un jour effacée !Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur!

Précipice élevé d’où tombe mon honneur !

Faut-il de votre éclat voir triompher le comte,

Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?Comte, sois de mon prince à présent gouverneur ;Ce haut rang n’admet point un hommesanshonneur;Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,Malgré le choix du roi, m’en a su rendre indigne.

Et toi, de mes exploits glorieux instrument,

Mais d’un corps tout de glace inutile ornement,

Fer jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,M’as servi de parade, et non pas de défense,

Va, quitte désormais le dernier des humains,

Passe, pour me venger, en de meilleures mains.

SCÈNE VI'.

D. DIÈGUE, D. RODRIGUE.

D. DIÈGUE.

Rodrigue, as-tu du cœur ?

D. RODRIGUE.

Tout autre que mon père

L’éprouverait sur l’heure.

D. DIÈGUE.

Agréable colère !

Digne ressentiment à ma douleur bien doux !

Je reconnais mon sang à ce noble courroux;

Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte.

Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma hon-Viens me venger. [te ;

D. BODBIGUE.

De quoi?

D. DIÈGUE.

D’un affront si cruel,

Qu’à l’honneur de tous deux il porte un coup mortel;

1 Dans le Cid de Diamante, Rodrigue arrive avec le garçongracieux qui a peint le portrait de Chimène. Rodrigue trouvele portrait ressemblant, et dit au garçon gracieux qu’il est ungrand peintre, grandepintor; puis regardant son père affligéqui tient d’une main son épée et de l’autre un mouchoir, il luien demande la raison. Don Diègue lui répond : Aie, aie, l’hon-neur. Rodrigue : Qu’est-ce qui vous déplaît? Don Diègue :Aie, aie, l’honneur, te dis-je. Rodrigue : Parlez, espérez;j’écoute. Don Diègue : Aie, aie, as-tu du, courage ? Rodriguerépond à peu près comme dans Castro et dans Corneille. (V.)

D’un soufflet. L’insolent en eût perdu la vie;

Mais mon âge a trompé ma généreuse envie;

Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir,

Je le remets au tien pour venger et punir 1 .

Va contre un arrogant éprouver ton courage :

Ce n’est que dans le sang qu’on lave un tel outrage;Meurs, ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter,Je te donne à combattre un homme à redouter ;

Je l’ai vu, tout couvert de sang et de poussièra,Porter partout l’effroi dans une armée entière.

J’ai vu par sa valeur cent escadrons rompus ;

Et pour t’en dire encor quelque chose de plus,

Plus que brave soldat, plus que grand capitaine,C’est...

D. RODRIGUE.

De grâce, achevez.

D. DIÈGUE.

Le père de Chimène.

D. RODRIGUE.

Le...

D. DIÈGUE.

Ne réplique point, je connais ton amour :Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour ;

Plus l’offenseur est cher, et plus grande est l’offense.Enfin tu sais l’affrcnt, et tu tiens la vengeance :

Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi ;Montre-toi digne fils d’un père tel que moi.

Accablé des malheurs où le destin me range,

Je vais les déplorer. Va, cours, vole, et nous venge.

SCÈNE VII.

D. RODRIGUE.

Percé jusques au fond du cœur 1D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,

1 Ces deux vers, tout admirables qu’ils sont, ont essuyé lacritique de l’Académie. « Fenger et punir, dit-elle, est tropvague, car on ne sait qui doit être vengé ou qui doit être puni.»J’ose croire cette critique mal fondée, et je louerai ces deuxvers précisément par ce qu’on y censure. D’abord le sens estclair : qui peut se méprendre sur ce qu’on doit venger et sur cequ’on doit punir? Mais ce qui me paraît digne de louange , c’estcette précision rapide qui est avare des mots, parce que la ven-geance est avare du temps. Fenger et punir, meurs, ou tue;voilà les mots qui se précipitent dans la bouche d’un hommefurieux : il voudrait n’en pas dire d’autres. (La H.)

2 On mettait alors des stances dans la plupart des tragédies,et on en voit dans Médée : on les a bannies du théâtre. On apensé que les personnages qui parlent en vers d’une mesuredéterminée ne devaient jamais changer cette mesure, parceque s’ils s’expliquaient en prose, ils devraient toujours conti-nuer à parler en prose. Or (es vers de six pieds étant substi-tués à la prose, le personnage ne doit pas s’écarter de ce lan-gage convenu. Les stances donnent trop l’idée que c’est le poètequi parle. Cela n’empêche pas que ces stances du Cid ne soientfort belles, et ne soient encore écoutées avec beaucoup de plai-sir. (Y.)