LE CID, ACTE I, SCÈNE Y.
Montrez-Iui comme il faut régir une province,
Faire trembler partout les peuples sous sa loi,Remplir les bons d’amour, et les méchants d’effroi ;Joignez à ces vertus celles d’un capitaine :Montrez-lui comme il faut s’endurcir à la peine,Dans le métier de Mars se rendre sans égal,
Passer les jours entiers et les nuits à cheval,
Reposer tout armé, forcer une muraille,
Et ne devoir qu’à soi le gain d’une bataille :Instruisez-led’exemple, et rendez-leparfait,Expliquant à ses yeux vos leçons par l’effet.
D. DIÈGUE.
Pour s’instruire d’exemple, en dépit de l’envie,
11 lira seulement l’histoire de ma vie.
Là, dans un long tissu de belles actions,
Il verra comme il faut dompter des nations,Attaquer une place, ordonner une armée,
Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.
LE COMTE.
Les exemples vivants sont d’un autre pouvoir;
Un prince dans un livre apprend mal son devoir.
Et qu’a fait, après tout, ce grand nombre d’années,Que ne puisse égaler une de mes journées ?
Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd’hui ;
Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.Grenade et l’Aragon tremblent quand ce fer brille ;Mon nom sert de rempart à toute la Castille :
Sans moi, vous passeriez bientôt sous d’autres lois,Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois. [reChaquejour, chaque instant, pouf rehausser ma gloi-Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire :
Le prince à mes côtés ferait dans les combatsL’essai de son courage à l’ombre de mon bras;
11 apprendrait à vaincre en me regardant faire ;
Et pour répondre en hâte à son grand caractère,
Il verrait...
B. DIÈGUE.
Je le sais, vous servez bien le roi.
Je vous ai vu combattre et commander sous moi :Quand l’âge dans mes nerfs a fait couler sa glace,Votre rare valeur a bien rempli ma place :
Enlin, pour épargner les discours superflus,
Vous êtes aujourd’hui ce qu’autrefois je fus.
Vous voyez toutefois qu’en cette concurrenceUn monarque entre nous met quelque différence.
LE COMTE.
Ce que je méritais, vous l’avez emporté.
D. DIÈGUE.
Qui l’a gagné sur vous l’avait mieux mérité.
LE COMTE.
Qui peut mieux l’exercer en est bien le plus digne.
mais où l’auteur ne pouvait pas en employer d’autre sans bles-ser les convenances. (P.)
CORNEILLE. — TOME I.
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D. DIÈGUE.
En être refusé n’en est pas un bon signe.
LE COMTE.
Vous l’avez eu par brigue, étant vieux courtisan.
D. DIÈGUE.
L’éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan.
LE COMTE.
Parlons-en mieux, le roi fait honneur à votre âge.
D. DIÈGUE.
Le roi, quand il en fait, le mesure au courage.
LE COMTE.
Et par là cet honneur n’était dû qu’à mon bras.
D. DIÈGUE.
Qui n’a pu l’obtenirne le méritait pas.
LE COMTE.
Ne le méritait pas! Moi ?
D. DIÈGUE.
Vous.
LE COMTE.
Ton impudence ■,
Téméraire vieillard, aura sa récompense.
( Il lui donne un soufflet. )d. diègue, mettant Vépée à la main.Achève, et prends ma vie après un tel affront,
Le premier dont ma race ait vu rougir son front.le comte.
Et que penses-tu faire avec tant de faiblesse ?d. diègue.
O Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse !le comte.
Ton épée est à moi ; mais tu serais trop vain,
Si ce honteux trophée avait chargé ma main.
Adieu. Fais lire au prince, en dépit de l’envie,Pour son instruction, l’histoire de ta vie;
D’un insolent discours ce juste châtimentNe lui servira pas d’un petit ornement.
SCÈNE V.
D. DIÈGUE.
O rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
* On ne donnerait pas aujourd’hui un soufflet sur la joue d’unhéros. Les acteurs mêmes sont très-embarrassés à donner cesoufflet ; ils font le semblant. Cela n’est plus même souffert dansla comédie, et c’est le seul exemple qu’on en a it sur le théâtretragique. Il est â croire que c’est unè des raisons qui lirent inti-tuler le Cid, tragi-comédie. Presque toutes les pièces de Scu-déri et de Boisrobert avaient été des tragi-comédies. On avaitcru longtemps cri France qu’on ne pouvait supporter le tragi-que continusans mélange d’aucune familiarité. Le motde tragi-comédie est très-ancien ; Plaute l’emploie pour désigner sonAmphitryon, parce que si l’aventure de Sosie est comique,Amphitryon est très-sérieusement affligé. (V.)
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