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LE CID, ACTE II, SCÈNE II.
LE COMTE.
Je ne vous en croirai qu’aprés l’expérience.
D. ARIAS.
Vous devez redouter la puissance d’un roi.
LE COMTE.
Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi.
Que toute sa grandeur s’arme pour mon supplice,Tout l’État périra, s’il faut que je périsse.
D. ARIAS.
Quoi ! vous craignez si peu le pouvoir souverain...
LE COMTE.
D’un sceptre qui sans moi tomberait de sa main.
Il a trop d’intérêt lui-même en ma personne,
Et ma tête en tombant ferait choir sa couronne.
D. ARIAS.
Souffrez que la raison remette vos esprits.
Prenez un bon conseil.
LE COMTE.
Le conseil en est pris.
D. ARIAS.
Que lui dirai-je enfin? je lui dois rendre compte.
LE COMTE.
Que je ne puis du tout consentir à ma honte.
D. ARIAS.
Mais songez que les rois veulent être absolus.
LE COMTE.
Le sort en est jeté, monsieur, n’en parlons plus.
D. ARIAS.
Adieu donc, puisqu’en vain je tâche à vous résoudre :Avec tous vos lauriers, craignez encor le foudre.
LE COMTE.
Je l’attendrai sans peur.
D. ARIAS.
Mais non pas sans effet.
LE COMTE.
Nous verrons donc par là don Diègue satisfait.
( Il est seul. )
Qui ne craint point la mort ne craintpoint les menaces.J’ai le cœur au-dessus des plus fières disgrâces ;
Et l’on peut me réduire à vivre sans bonheur,
Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur.
SCÈNE II.
LE COMTE, D. RODRIGUE.
D. RODRIGUE.
A moi, comte, deux mots.
LE COMTE.
Parle.
D. RODRIGUE.
Ote-moi d’un doute.
Connais-tu bien don Diègue?
LE COMTE.
Oui.
D. RODRIGUE.
Parlons bas ; écoute.
Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu,
La vaillance et l’honneur de son temps ? le sais-tu ?
LE COMTE.
Peut-être.
D. RODRIGUE.
Cette ardeur que dans les yeux je porte,Sais-tu que c’est son sang? le sâis-tu?
LE COMTE.
Que m’importe ?
D. RODRIGUE.
A quatre pas d’ici je te le fais savoir.
LE COMTE.
Jeune présomptueux!
D. RODRIGUE.
Parle sans t’émouvoir.
Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien néesLa valeur n’attend point le nombre des années '.
LE COMTE.
Te mesurer à moi ! qui t’a rendu si vain,
Toi qu’on n’a jamais vu les armes à la main?
D. RODRIGUE.
Mes pareils à deux fois ne se font point connaître,
Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maî-le comte. [tre 2 .
Sais-tu bien qui je suis ?
D. RODRIGUE.
Oui ; tout autre que moi
Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d’effroi.Les palmes dont je vois ta tête si couverteSemblent porter écrit le destin de ma perte.
J’attaque en téméraire un bras toujours vainqueur ;Mais j’aurai trop de force, ayant assez de cœur.
A qui venge son père il n’est rien d’impossible.
Ton bras est invaincu 3 , mais non pas invincible.
1 Dans la pièce de Diamante, Rodrigue propose au comte dese battre à la campagne ou dans la ville, de nuit ou de jour, ausoleil ou à l’ombre, avec plastron ou sans plastron, à pied ou àcheval, à l’épée ou à la lance. Ah! le plaisant bouffon! répondle comte. (V.)
2 Coups d’essai, coups de maître, termes familiers qu’onne doit jamais employer dans le tragique ; de plus, ce n’estqu’une répétition froide de ce beau vers :
La valeur n’attend pas le nombre des années.
Scudéri censurait des beautés, et ne vit pas ce défaut. (V.)
3 Ce mot invaincu n’a point été employé par les autres écri-vains; je n’en vois aucune raison : il signilie autre chose qu’m-dompté. Un pays est indompté; un guerrier est invaincu.Corneille l’a encore employé dans les Horaces. Il y a un dic-tionnaire d’orthographe où il est dit qu'invaincu est un barba-risme. Non; c’est un terme hasardé et nécessaire. Il y a deuxsortes de barbarismes, celui des mots et celui des phrases. Éga-liser les fortunes, pour égaler les fortunes ; au parfait, au