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LE CID, ACTE
LE COMTE.
Ce grand cœur qui paraît aux discours que tu tiensPar tes yeux, chaque jour, se découvrait aux miens;Et croyant voir en toi l’honneur de la Castille,
Mon âme avec plaisir te destinait ma fille.
Je sais ta passion, et suis ravi de voir
Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir ;
Qu’ils n’ont point affaibli cette ardeur magnanime;Que ta haute vertu répond à mon estime ;
Et que, voulant pour gendre un cavalier parfait,
Je ne me trompais point au choix que j’avais fait.Mais je sens que pour toi ma pitié s’intéresse ;J’admire ton courage, et je plains ta jeunesse.
Ne cherche point à faire un coup d’essai fatal ;Dispense ma valeur d’un combat inégal ;
Trop peu d’honneur pour moi suivrait cette victoire.A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
On te croirait toujours abattu sans effort;
Et j’aurais seulement le regret de ta mort.
D. RODRIGUE.
D’une indigne pitié ton audace est suivie :
Qui m’ose ôter l’honneur craint de m’ôter la vie !
LE COMTE.
Retire-toi d’ici.
D. RODRIGUE.
Marchons sans discourir.
LE COMTE.
Es-tu si las de vivre?
D. RODRIGUE.
As-tu peur de mourir?
LE COMTE.
Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénèreQui survit un moment à l’honneur de son père.
SCÈNE III.
L’INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR.l’infante.
Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur;
Fais agir ta constance en ce coup de malheur ;
Tu reverras le calme après ce faible orage;
Ton bonheur n’est couvert que d’un peu de nuage,
Et tu n'as rien perdu pour le voir différer.
CHIMÈNE.
Mon cœur outré d’ennuis n’ose rien espérer.
Un orage si prompt qui trouble une bonaceD’un naufrage certain nous porte la menace ;
Je n’en saurais douter, je péris dans le port.
lieu de parfaitement; éduquer, pour donner de l’éducation,élever; voilà des barbarismes de mots. Je crois de bien faire’au lieu de je crois bien faire, encenser aux dieux, pour en-censer les dieux; je vous aime tout ce qu’on peut aimer-voilà des barbarismes de phrase. (V.)
II, SCÈNE III.
J’aimais, j’étais aimée, et nos pères d’accord ;
Et je vous en contais la charmante nouvelleAu malheureux moment que naissait leur querelle,Dont le récit fatal, sitôt qu’on vous l’a fait,
D’une si douce attente a ruiné l’effet.
Maudite ambition, détestable manie,
Dont les plus généreux souffrent la tyrannie !Honneur impitoyable à mes plus chers désirs,
Que tu vas me coûter de pleurs et de soupirs !l’infante.
Tu n’as dans leur querelle aucun sujet de craindre :Un moment l’a fait naître, un moment va l’éteindre.Elle a fait trop de bruit pour ne pas s’accorder,Puisque déjà le roi les veut accommoder ;
Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible,
Pour en tarir la source y fera l’impossible.
CHIMÈNE.
Les accommodements ne font rien en ce point :
De si mortels affronts ne se réparent point.
En vain on fait agir la force ou la prudence ;
Si l’on guérit le mal, ce n’est qu’en apparence.
La haine que les cœurs conservent au dedansNourrit des feux cachés, mais d’autant plus ardents.l’infante.
Le saint nœud qui joindra don Rodrigue et ChimèneDes pères ennemis dissipera la haine ;
Et nous verrons bientôt votre amour le plus fortPar un heureux hymen étouffer ce discord.
CHIMÈNE.
Je le souhaite ainsi plus que je ne l’espère :
Don Diègue est trop altier, et je connais mon père.Je sens couler des pleurs que je veux retenir;
Le passé me tourmente, et je crains l’avenir.l’infante.
Que crains-tu ? d’un vieillard l’impuissante faiblesse ?
CHIMÈNE.
Rodrigue a du courage.
l’infante.
11 a trop de jeunesse.
CHIMÈNE.
Les hommes valeureux le sont du premier coup.l’infante.
Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup ;
Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire;
Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère.
CHIMÈNE.
S’il ne m’obéit point, quel comble à mon ennui !
Et s’il peut m’obéir, que dira-t-on de lui?
Étant né ce qu’il est, souffrir un tel outrage !
Soit qu’il cède ou résiste au feu qui me l’engage,
Mon esprit ne peut qu’être ou honteux ou confusDe son trop de respect, ou d’un juste refus.l’infante.
Chimène a l’âme haute, et, quoique intéressée,