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LË CID, ACTE
L’effroi que produirait cette alarme inutile,
Dans la nuit qui survient troublerait trop la ville :Faites doubler la garde aux murs et sur le port.
C’est assez pour ce soir ■.
SCÈNE VII.
D. FERNAND, D. ALONSE, D. SANCHE,D. ARIAS.
D. ALONSE.
Sire, le comte est mort.Don Diègue, par son fils, a vengé son offense.
D. FERNAND.
Dès que j’ai su l’affront, j’ai prévu la vengeance;
Et j’ai voulu dès lors prévenir ce malheur.
D. ALONSE.
Chimène à vos genoux apporte sa douleur ;
Elle vient toute en pleurs vous demander justice.
D. FERNAND.
Rien qu’à ses déplaisirs mon âme compatisse,
Ce que le comte a fait semble avoir méritéCe digne châtiment de sa témérité.
Quelque juste pourtant que puisse être sa peine,
Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine.
Après un long service à mon État rendu,
Après son sang pour moi mille fois répandu,
A quelques sentiments que son orgueil m’oblige,
Sa perte m’affaiblit, et son trépas m’afflige.
SCÈNE VIII.
D. FERNAND, D. DIÈGUE, CHIMÈNE,
D. SANCHE, D. ARIAS, D. ALONSE.
CHIMÈNE 2 .
Sire, sire, justice.
D. DIÈGUE.
Ah! sire, écoutez-nous.
1 Le roi a grand tort de dire, C'est assez pour ce soir , puis-qu’en effet les Maures font leur descente le soir même, et quesans le Cid la ville était prise. On demande s’il est permis demettre sur la scène un prince qui prend si mal ses mesures. Jene le crois pas ; la raison en est qu’un personnage avili ne peutjamais plaire. (V.)
Le roi peut ne pas croire le danger si pressant, il peut setromper dans ses conjectures, sans être avili. (P.)
2 Voyez comme dès ce moment les défauts précédents dispa-raissent. Quelle beauté dans le poète espagnol et dans son imita-teur ! Le premier mot de Chimène est de demander justice con-tre un homme qu’elle adore : c’est peut-être la plus belle dessituations. Quand, dans l’amour, il ne s’agit que de l’amour,cette passion n’est pas tragique. Monime aimera-t-elle Xipharèsou Pharnace? Antiochus épousera-t-il Bérénice? bien des gensrépondent Que m’importe ? Mais Chimène fera-t-elle couler lesang du Cid? Qui l’emportera d’elle ou de don Diègue? tousles esprits sont en suspens, tous les cœurs sont émus. (V.)
Il, SCÈNE VIII.
CHIMÈNE.
Je me jette à vos pieds.
D. DIÈGUE.
J’embrasse vos genoux.
CHIMÈNE.
Je demande justice.
D. DIÈGUE.
Entendez ma défense.
CHIMÈNE.
D’un jeune audacieux punissez l’insolence :
11 a de votre sceptre abattu le soutien,
Il a tué mon père.
D. DIÈGUE.
Il a vengé le sien.
CHIMÈNE.
Au sang de ses sujets un roi doit la justice.
D. DIÈGUE.
Pour la juste vengeance il n’est point de supplice.
D. FERNAND.
Levez-vous l’un et l’autre, et parlez à loisir.Chimène, je prends part à votre déplaisir;
D’une égale douleur je sens mon âme atteinte.
( à D. Diègue. )
Vous parlerez après ; ne troublez pas sa plainte.
CHIMÈNE.
Sire, mon père est mort ; mes yeux ont vu son sangCouler à gros bouillons de son généreux flanc;
Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,
Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,
Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux 1De se voir répandu pour d’autres que pour vous,Qu’au milieu des hasards n’osait verser la guerre,Rodrigue en votre cour vient d’en couvrir la terre.J’ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur ;
Je l’ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,
Sire, la voix me manque à ce récit funeste ;
Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.
D. FERNAND.
Prends courage, ma fille, et sache qu’aujourd’huiTon roi te veut servir de père au lieu de lui.
CHIMÈNE.
Sire, de trop d’honneur ma misère est suivie.
Je vous l’ai déjà dit, je l’ai trouvé sans vie;
Son flanc était ouvert; et, pour mieux m’émouvoir 2 ,
1 Scudéri ne reprit point ces hyperboles poétiques qui, n’étantpoint dans la nature, affaiblissent le pathétique de ce discours.C’est le poète qui dit que ce sang fume de courroux; ce n’estpas assurément Chimène : on ne parie pas ainsi d’un père mou-rant. Scudéri, beaucoup plus accoutumé que Corneille à cesligures outrées et puériles, ne remarqua pas même en autrui,tout éclairé qu’il étaitpar l’envie, une faute qu’il ne sentait pasdans lui-même. (V.)
2 Les connaisseurs sentent qu’il ne fallait pas même que Chi-mène dit, pour mieux m’émouvoir. Elle doit être si émue,