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LE CID, ACTE III, SCÈNE I.
Son sang sur la poussière écrivait mon devoir 1 ;
Ou plutôt sa valeur en cet état réduiteMe parlait par sa plaie, et hâtait ma poursuite ;
Et, pour se faire entendre au plus juste des rois,
Par cette triste bouche elle empruntait ma voix.
Sire, ne souffrez pas que sous votre puissanceRègne devant vos yeux une telle licence ;
Que les plus valeureux, avec impunité,
Soient exposés aux coups de la témérité ;
Qu’un jeune audacieux triomphe de leur gloire,
Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire.
Un si vaillant guerrier qu’on vient de vous ravirÉteint, s’il n’est vengé, l’ardeur de vous servir.
Enfin mon père est mort, j’en demande vengeance,Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance.Vous perdez en la mort d’un homme de son rang ;Vengez-la par une autre, et le sang par le sang.Immolez, non à moi, mais à votre couronne,
Mais à votre grandeur, mais à votre personne ;Immolez, dis-je, sire, au bien de tout l’ÉtatTout ce qu’enorgueillit un si grand attentat.
D. FERNAND.
Don Diègue, répondez.
D. DIÈGUE.
Qu’on est digne d’envie
Lorsqu’en perdant la force on perd aussi la vie !
Et qu’un long âge apprête aux hommes généreux,
Au bout de leur carrière, un destin malheureux !
Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire,Moi, que jadis partout a suivi la victoire,
Je me vois aujourd’hui, pour avoir trop vécu,Recevoir un affront et demeurer vaincu.
Ce que n’a pu jamais combat, siège, embuscade,
Ce que n’a pu jamais Aragon ni Grenade,
Ni tous vos ennemis, ni tous me s envieux,
Le comte en votre cour l’a fait presque à vos yeux,Jaloux de votre choix, et fier de l’avantageQue lui donnait sur moi l’impuissance de l’âge.
Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois,
Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois,
Ce bras, jadis l’effroi d’une armée ennemie,Descendaient au tombeau tout chargés d’infamie,
Si je n’eusse produit un fds digne de moi,
Digne de son pays et digne de son roi.
Il m’a prêté sa main, il a tué le comte;
Il m’a rendu l’honneur, il a lavé ma honte.
Si montrer du courage et du ressentiment,
Si venger un soufflet mérite un châtiment,
qu’il nefautpasqu’elleprêteaux choses inanimées ledesseinjdela toucher. (V.)
1 I.’espagnol dit, parlait par sa plaie : vous voyez que cesligures recherchées sont dans l’original espagnol. C’était l’espritdu temps ; c’était le faux brillant du Marini et de tous les auteurs.(V.)
Sur moi seul doit tomber l’éclat de la tempête :Quand le bras a failli, l’on en punit la tête.
Qu’on nomme crime ou non ce qui fait nos débats,Sire, j’en suis la tête, il n’en est que le bras.
Si Chimène se plaint qu’il a tué son père,
Il ne l’eût jamais fait si je l’eusse pu faire.
Immolez donc ce chef que les ans vont ravir,
Et conservez pour vous le bras qui peut servir.
Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène :
Je n’y résiste point, je consens à ma peine;
Et, loin de murmurer d’un rigoureux décret,Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.
D. FERNAND.
L’affaire est d’importance, et, bien considérée,Mérite en plein conseil d’être délibérée.
Don Sanehe, remettez Chimène en sa maison.
Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison.Qu’on me cherche son fils. Je vous ferai justice.
CHIMÈNE.
Il est juste, grand roi, qu’un meurtrier périsse.
D. FERNAND.
Prends du repos, ma lille, et calme tes douleurs.
CHIMÈNE.
M’ordonner du repos, c’est croître mes malheurs T .
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ACTE TROISIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
D. RODRIGUE, ELVIRE.
ELVIRE.
Rodrigue, qu’as-tu fait? où viens-tu, misérable?
D. RODRIGUE.
Suivre le triste cours de mon sort déplorable.
ELVIRE.
Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueilDe paraître en des lieux que tu remplis de deuil ?Quoi! viens-tu jusqu’ici braver l’ombre du comte?Ne l’as-tu pas tué?
D. RODRIGUE.
Sa vie était ma honte ;
Mon honneur de ma main a voulu cet effort.
ELVIRE.
Mais chercher ton asile en la maison du mort !
Jamais un meurtrier en fit-il son refuge ?
> Croître aujourd’hui n’est plus actif : on dit accroître; niaisil me semble qu’il est permis en vers de dire, croître mes tour-ments, mes ennuis, mes douleurs, mes peines. (Y.)