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Tome premier.
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LE CID, ACTE

CHIMÈNE.

Va, laisse-moi mourir.

D. DRIGUE.

Quatre mots seulement ;

Après, ne me réponds qu’avecque cette épée.

CHIMÈNE.

Quoi ! du sang de mon père encor toute trempée!

D. RODRIGUE.

Ma Chimène...

CHIMÈNE.

Ote-moi cet objet odieux,

Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux.

D. RODRIGUE.

Regarde-le plutôt pour exciter ta haine,

Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.

CHIMÈNE.

Il est teint de mon sang.

D. RODRIGUE.

Plonge-le dans le mien;

Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien 1 .

CHIMÈNE.

Ah ! quelle cruauté, qui tout en un jour tueLe père par le fer, la fille par la vue !

Ote-moi cet objet, je ne le puis souffrir :

Tu veux que je t’écoute, et tu me fais mourir !

D. RODRIGUE.

Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l’envieDe finir par tes mains ma déplorable vie ;

Car enfin n’attends pas de mon affectionUn lâche repentir d’une bonne action.

L’irréparable effet d’une chaleur trop prompteDéshonorait mon père, et me couvrait de honte.

Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur,J’avais part à l’affront, j’en ai cherché l’auteur :

Je l’ai vu, j’ai vengé mon honneur et mon père ;

Je le ferais encor, si j’avais à le faire :

Ce n’est pas qu’en effet, contre mon père et moi,

Ma flamme assez longtemps n’ait combattu pour toi ;Juge de son pouvoir : dans une telle offenseJ’ai pu délibérer si j’en prendrais vengeance,

Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,

J’ai pensé qu’à son tour mon bras était trop prompt,Je me suis accusé de trop de violence;

Et ta beauté, sans doute, emportait la balance,

A moins que d’opposer à tes plus forts appas

1 Cela n’a point été repris par l’Académie ; mais je doute quecette teinture réussit aujourd’hui. Le désespoir n’a pas de ré-flexions si tines, et j’oserais ajouter si fausses :une épée est éga-lement rougie de quelque sang que ce soit, ce n’est point dutout une teinture différente. Tout ce qui n’est pas exactementvrai révolte les bons esprits, il faut qu’une métaphore soit na-turelle, vraie, lumineuse, qu’elle échappe à la passion. (V.)

III, SCÈNE IV.

Qu’un homme sans honneur ne te méritait pas ;

Que malgré cette part que j’avais en ton âme,

Qui m’aima généreux me haïrait infâme;

Qu’écouter ton amour, obéir à sa voix,

C’était m’en rendre indigne et diffamer ton choix.

Je te le dis encore, et, quoique j’en soupire,

Jusqu’au dernier soupir je veux bien le redire;

Je t’ai fait une offense, et j’ai dû m’y porterPour effacer ma honte, et pour te mériter;

Mais, quitte envers l’honneur, et quitte envers monC’est maintenant à toi que je viens satisfaire : [père,C’est pour t’offrir mon sang qu’en ce lieu tu me vois.J’ai fait ce que j’ai dû, je fais ce que je dois.

Je sais qu’un père mort t’arme contre mon crime ;

Je ne t’ai pas voulu dérober ta victime :

Immole avec courage au sang qu’il a perduCelui qui met sa gloire à l’avoir répandu.

CHIMÈNE.

Ah, Rodrigue! il est vrai, quoique ton ennemie,

Je ne te puis blâmer d’avoir fui l’infamie;

Et, de quelque façon qu’éclatent mes douleurs,

Je ne t’accuse point, je pleure mes malheurs.

Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage,Demandait à l’ardeur d’un généreux courage :

Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien ;

Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien.

Ta funeste valeur m’instruit par ta victoire ;

Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :

Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger,

Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.

Hélas! ton intérêt ici me désespère.

Si quelque autre malheur m’avait ravi mon père,

Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voirL’unique allégement qu’elle eût pu recevoir;

Et contre ma douleur j’aurais senti des charmes,Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.

Mais il me faut te perdre après l’avoir perdu ;

Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ;

Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine,

Me force à travailler moi-même à ta ruine.

Car enfin n’attends pas de mon affectionDe lâches sentiments pour ta punition.

De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne,Ma générosité doit répondre à la tienne :

Tu t’es, en m’offensant, montré digne de moi ;

Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

D. RODRIGUE.

Ne diffère donc plus ce que l’honneur t’ordonne ;

Il demande ma tête, et je te l’abandonne ;

Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt;

Le coup m’en sera doux, aussi bien que l’arrêt.Attendre après mon crime une lente justice,

C’est reculer ta gloire autant que mon supplice.

Je mourrai trop heureux mourant d’un coup si beau.